Antartica
5, 6 février, Akademik Shokalskiy
A l’heure où j’écris, après les premières 24 heures du passage de Drake tout s’est admirablement passé. Le bateau bouge, mais très raisonnablement. Pourvu que ça dure !
J’ai attrapé froid ! Evidemment me direz vous ! En Antarctique que pourrait-on attraper d’autre ! Patraque, je reste toute la journée au lit et zappe les conférences encore une fois. De toutes façons en anglais beaucoup de choses m’échappent, et il m’est très difficile de soutenir mon attention plusieurs heures avec le tangage du bateau. Si je veux en savoir davantage sur l’Antarctique, je n’ai qu’à me documenter toute seule.
Au moment où j’écris, les passagers sont allés dîner. Un de ces trois repas par jour avec entrée, plat principal et pâtisserie, dont ils ne se lassent jamais. Moi, je n’en peux plus. Je demande grâce ! Un coca light et une pomme, et je retourne au lit.
Le 6 au matin, lorsque j’émerge, il y a 36 heures que je suis couchée. J’ai de la fièvre et me mets sous antibiotiques. La mer est toujours acceptable. Il faut encore toute cette journée et une nuit avant de regagner Ushuaia. Si demain je me sens toujours mal, je prends une chambre dans un hôtel au lieu du dortoir prévu.
Pour la première fois depuis le début du voyage, j’envisagerais bien maintenant de rentrer. Je savais depuis le début, qu’après l’Antarctique, il serait difficile de me re-motiver pour autre chose. C’était en soi un but qui aurait pu justifier tout le voyage, mais le calendrier des saisons dans l’hémisphère sud ne permettait pas de finir par là. Je dois maintenant retrouver de l’enthousiasme à poursuivre. J’espère que l’Argentine et le Brésil seront à la hauteur.
Il y a presque 10 jours que je n’ai pas eu mes mails et ce lien, aussi ténu soit-il, me manque. J’aurais appris que les gens qui me sont le plus proches ne sont pas nécessairement ceux qui ont suivi ce voyage avec le plus d’intérêt, ce qui n’est qu’un faible euphémisme ! J’aurais appris ou ré-appris aussi la valeur que peut avoir le lien scriptural, en tant que lien unique que ne remplacera jamais aucun autre moyen de communication. J’ai littéralement bu les paroles qui m’ont été écrites et pourrait presque réciter mes mails par cœur. Internet a réhabilité l’écrit d’une manière exceptionnelle, en lui donnant la spontanéité et la rapidité de transmission qui lui manquait, pour parfaire la médiation entre les êtres. Je n’ose pas imaginer ce qu’aurait pu être mon voyage sans cet outil.
J’ai noué des liens plus étroits aussi avec des gens qui ne m’étaient pas particulièrement proches, et qui ont su trouver les mots pour me parler, pour me montrer l’intérêt qu’ils me portent, Je saurais m’en souvenir. C’est un peu comme lorsque l’on tombe gravement malade, et que l’on peut alors compter qui on a vraiment autour de soi. J’ai fait cette expérience douloureuse plusieurs fois dans ma vie, et j’ai toujours su me montrer reconnaissante envers ceux qui m’ont témoigné de l’amitié dans les moments difficiles. C’est là que le tri s’opère entre ceux qui s’agitent autour de vous, pour eux-mêmes, et ceux qui vous portent une véritable amitié.
Chaque fois que j’ai été malade, gravement j’entends, j’ai éliminé de ma vie un certain nombre de personnes qui n’ont pas su être présentes ou qui, cela est arrivé aussi, ont carrément déserté. Je peux encore aujourd’hui citer des noms de gens que j’ai ainsi définitivement exclus pour m’avoir apporté cette désillusion. A l’inverse, je peux nommer plusieurs personnes de mon entourage à qui je donnerais tout pour la seule gratitude que je leur porte d’avoir été présents quand il le fallait. A la suite de ce voyage, il en sera de même. Je suis aussi jusqu’au-boutiste en amitié qu’en amour, et en tout d’ailleurs !
Et puis, je ne serais pas honnête si je ne parlais pas ici de ce qui s’est passé avec Jim à travers le net, bien que je n’aime pas la possibilité que cela ouvre de parler derrière son dos. J’ai noué avec cet homme, au travers de ses seuls écrits, quelque chose d’aussi profond que d’imaginaire, puisque nous ne nous sommes jamais rencontrés. Ai-je rencontré l’homme de ma vie, ou me suis-je monté tout un roman, la solitude aidant ? Je ne me suis pas beaucoup préoccupée de cette question car, finalement, au stade où j’en suis, toujours dans ce voyage, cela n’a plus beaucoup d’importance. J’aurais voyagé avec lui, quasi quotidiennement. Il aura occupé tout l’espace qu’ont laissé libre les déserteurs. Il m’aura ouvert le refuge où oublier mes chagrins. Il aura fait écran à la nostalgie des miens. Il m’aura surtout offert le cadeau somptueux et tellement inattendu de retrouver de l’intérêt pour un mec sur cette planète !
Ainsi, je ne reviendrai pas la même que je suis partie, même si cette histoire n’aboutit à rien dans la réalité. Elle est la plus belle des histoires qui m’est arrivée dans ce tour du monde, la seule vraie rencontre. Ce voyage ne sera terminé que lorsque je l’aurai en face de moi.
Revenons à l’Akademik Shokalskiy. Nous naviguons toujours, toujours en pleine mer ! C’est supportable, et si je suis malade ce n’est pas du mal de mer, mais d’une saleté quelconque. Je comate toute la journée du 6 comme celle du 5, ce qui n’est pas plus mal. Putain, ce serait bien d’y aller en avion dans l’Antarctique ! Les gens regardent leurs photos et traînent de conférence pingouins en conférence phoques, de petit déj en lunch, de tea en dîner. Voilà encore un groupe de gens qui m’aura laissé parfaitement indifférente, dans lequel je n’aurais pas rencontré la moindre personne dont je serai à même de me souvenir dans trois mois. Des gens qui sont passés dans mon paysage, et c’est tout. Des êtres complètement transparents, sans consistance pour moi, dont rien ne m’aura marqué, ni les noms, ni les visages, ni les paroles, ni les vies.
Bien sûr, je ne suis pas idiote au point de ne pas me demander pourquoi il en est ainsi ! Il y a sûrement à bord, statistiquement parlant, des gens qui pourraient m’apporter quelque chose. Mais je ne les dégotte pas, je ne les vois pas. Pas un seul ne me lance le moindre signal, qui pourrait éveiller ma curiosité, qui ferait office de petite lumière pour m’attirer. Je les considère, je crois, comme une masse informe, un conglomérat d’êtres humains, un tout homogène, dans lequel les individus se dissolvent, se perdent, sont masqués. Et ce tout m’apparaît toujours avec le même sentiment d’étrangeté parfaite par rapport à mon existence. Je ne parviens pas à me mettre dedans. Je suis toujours en dehors, et pour toujours maintenant, car je ne changerai plus !
Il y a presque 10 jours que je partage la vie à bord avec ces 43 passagers et chaque jour qui passe m’éloigne d’eux davantage, car ils sentent bien que je n’ai aucune volonté, aucun vrai désir de communiquer. Peu à peu les sous groupes se forment, les amitiés et les inimitiés naissent, et j’en reste parfaitement spectatrice. Si le voyage durait plus longtemps cela finirait par me poser de vrais problèmes relationnels, car je sais qu’au bout d’un certain temps, les gens comme moi, les asociaux, les marginaux, les revêches, les rebelles, les avares de sourires systématiques, les mutiques, les impolis qui attaquent les premiers leurs assiettes, les qui ne font jamais pareil que les autres, les qui ne s’extasient pas sur les pingouins, les qui écrivent toute la journée dans leur coin, les qui en ont rien à foutre de tout envoyer chier pour faire le tour du monde, les qui disent toujours le contraire de ce que l’on pense, les qui ne rient à aucune blague, les qui ne bouffent rien et qui préfèrent boire, les qui préfèrent dormir que de se cultiver, les qui vous enfument, les qui parlent une langue qu’on ne comprend pas, les qui se croient supérieurs en tout, les célibataires rebus de la roulette de l’amour, les juifs avares et les juives qui sentent mauvais, les grand-mères qui désertent les petits enfants, les psy qui devinent tout, les routards qui trouvent le bateau luxueux, les qui se baladent avec leurs sac de couchage accroché au sac à dos, les qui ne disent jamais lovely, …
Ben, ces gens là, au bout d’un moment, ils en ont marre ! Et comme je les comprend ! Ils seront donc contents de me quitter demain, et ce sera parfaitement réciproque ! La vie est bien faite, non ?
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