dernière journée de balade avant de traverser à nouveau le passage de Drake.

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Argentine - Akademik Shokalsdkiy
de Nnadouchka, le 04-02-2006

dernière journée de balade avant de traverser à nouveau le passage de Drake.

Antartica

4 février, Akademik Shokalskiy

C’est notre dernière journée de balade avant de traverser à nouveau le passage de Drake. Tout le monde appréhende. Hier les vagues y étaient de 8 mètres, soit deux fois plus haute que lors de notre passage à l’allée ! Nous n’aurons connaissance des prévisions météo qu’en fin d’après midi, et cela risque d’être trop tard. Trop tard pour quoi ? Pour rien ! Il n’y a rien d’autre à faire dans ce cas que de patienter et de ne pas bouger.

Nous débarquons ce matin sur la péninsule dans un endroit merveilleux, où un énorme glacier descend des montagnes vers la mer. Ce sont de gros blocs très carrés, bleutés dans leurs fractures, qui se superposent les uns aux autres à la manière des tableaux cubistes. De loin, on peut imaginer un village qui serait niché sur les pentes comme les hameaux du grand Atlas marocain, ou comme à Cadaquès un des endroits au monde que j’aime le plus.

La baie ovale est totalement immobile car il n’y a pas un souffle de vent, et l’eau à nouveau telle un miroir parfait sur lequel glissent des blocs de glace épars, qui forment ce que l’on appelle le pack. Une épaisse couche de brume grise très foncée nappe les reliefs assez bas, et on comprend mal par quel miracle la lumière du soleil parvient par endroits à y filtrer. Les éclairages obliques de ce début de matinée sont alors extraordinaires de douceur, et lorsqu’ils rencontrent la glace ils sont éblouissants.

Nous grimpons la montagne à travers la neige pour parvenir à un sommet d’où l’on approche le glacier de très près, et d’où l’on domine toute la baie. C’est si beau ! Que puis-je dire de plus à ce stade ?

Là niche une autre rookerie de pingouins devant laquelle s’attardent mes congénères pendant des heures. Je me demande ce qu’ils peuvent bien voir que je ne vois pas, pour parvenir ainsi si longtemps à être absorbés par ces bêtes, certes mignonnes, mais… Quand on en a vu quelques unes, elles sont pour moi toutes identiques et ne présentent plus aucun intérêt. Certes, ce matin, un gros phoque léopardé vient de bouffer un pingouin sous nos yeux dans la mer. Toute la colonie a donc peur de retourner pêcher dans l’eau, et ils sont marrants ces messieurs les pingouins, à être ainsi alignés sur le rivage en attendant que le phoque leur laisse le passage ! Pourquoi des messieurs ? Parce que j’ai toujours appelé pingouins les hommes en costume !

Je n’ai pas beaucoup parlé des phoques, mais nous en avons vus de nombreux exemplaires, aux pelages souvent différents, alanguis sur la banquise, bougeant à peine leur énorme masse graisseuse en forme de saucisse de Frankfort en rampant tant bien que mal. Leur tête est marrante, minuscule par rapport au corps, avec des moustaches et une sorte de bouche très mince qui à l’air en permanence de sourire. Voilà pour les phoques ! J’ai tout de même fait quelques photos.

Je n’ai pas non plus beaucoup parlé des humains dans cette croisière, car ils me sont apparus tellement sans intérêt par rapport aux paysages, que je les ai presque oubliés. Tous ces gens sont des cadres, aux comportements bien lissés, et qui savent se montrer parfaitement courtois et agréables. Les conversations ne vont jamais très loin. Les relations sont parfaitement superficielles. Les gens, un peu comme lors des randonnées dans le désert, n’évoquent en général pas leur vie, leurs métiers, leur famille, et sont là pour oublier leur quotidien. L’uniforme que nous portons nous met tous à égalité, et ne nous permet pas de nous différencier par le vestimentaire. Il contribue ainsi à perpétrer la neutralité relationnelle dans laquelle chacun se complait.

Les gens vont par deux en général, à l’exception des deux filles avec lesquelles je partage ma cabine. Deux sœurs, deux copines, deux nouveaux mariés de 60 ans ( !), et des couples, plein de couples comme toujours. Quand une seule place est libre à table par exemple ou dans le zodiac, on m’appelle ! Je suis la seule vraie solitaire parmi les passagers, et instinctivement les gens l’ont bien compris. La promiscuité avec les autres ne m’a pas pesé pour l’instant, tellement ont été pleins les moments vécus à bord comme à terre. Je n’ai pas touché non plus ni à un bouquin, ni à mon MP3, à aucune des béquilles de ma solitude. Mais j’ai continué à écrire, et souvent regretté d’ailleurs de ne pas avoir sous la main un petit calepin pour prendre des notes. A ma décharge, mes gants énormes ne me permettent pas vraiment d’avoir la dextérité suffisante pour tenir un crayon.

Quelques personnages typiques ? Marylin la toubib américaine, sorte de Aby dans Urgences, en blonde, sportive, déterminée et têtue ; Ollin, notre tour leader, véritable viking suédois, aux cheveux et à la barbe blanche, doté d’un bonnet en forme de casque médiéval ; Nick, le petit homme barbu aux yeux bleus, ornithologue rêveur ; Tony, ma voisine de cabine, australienne autoritaire et procédurière, comme j’ai désormais appris à les connaître ; des plongeurs qui se baladent en Babygros de caoutchouc toute la journée, et auxquels je changerais volontiers les Pampers ; des géants, venus du froid, des hollandais, qui mesurent deux mètres et ne peuvent se déplacer dans le bateau qu’en baissant la tête ; des russes, membres de l’équipage, qu’on reconnaît à leurs tenues crasseuses ; des filles russes, membres du service hôtelier, aux pommettes saillantes et à la moue boudeuse ; des anglais snobs en vêtements beige et bleu ; de vieilles gouines autrichiennes en couple aux cheveux gris ; la naturaliste, spécialiste des baleines, une française très fine et très jolie, qui partage sa vie entre la Normandie et les pôles ; un chinois de Hong Kong, nommé comme il se doit Chong, qui sourit tout le temps ; un couple de hollandais aux visages porcins et assortis ; la grande fille aux jambes comme des allumettes ; le vieux riche probablement veuf ; les deux probablement yuppies, gros cigare au bec et air branché, arrogants et puants ; la hollandaise aux cheveux nattés à l’africaine et ses gros seins blancs ; etc. etc….

Ma solitude, je vais la retrouver pour les 7 dernières semaines de voyage qui me restent. Au programme, après la Patagonie argentine que je vais continuer à visiter encore quelques temps, Buenos Aires dont tout le monde dit que c’est une ville intéressante, puis la partie nord ouest du pays en bordure de la cordillère des Andes de Mendoza à Salta que je vais parcourir en voiture jusqu’à la frontière bolivienne, Iguazu au carrefour de l’Argentine de l’Uruguay et du Brésil où se trouvent de superbes chutes d’eau, pour finir par Rio de Janeiro et Salvador de Bahia. Je vais peu à peu me diriger à nouveau vers la chaleur, pour emmener avec moi, à Paris, le souvenir du soleil brésilien qui devrait réchauffer mon cœur tout triste de rentrer !

Voilà, nous sommes rentrés dans le passage de Drake. Je n’aurais pas du manger la paella du dîner, ni la crème brûlée. Tous les passagers sont allés voir le film «La marche de l’empereur » que j’ai déjà vu 36 fois, comme si ils n’en avaient pas encore assez des pingouins ! C’est le dernier film qu’à passé le Kinopanorama avant sa fermeture, je crois. C’est tout ce qui m’en restera !

Moi, j’en profite pour m’offrir quelques heures tranquilles dans la cabine désertée. Quelques heures à rêver, au rythme du balancement du bateau, maintenant de plus en plus prononcé. Rêver au chemin qu’il me reste à parcourir. Rêver aux icebergs bleus. Rêver au bout du monde que je n’ai pas vraiment atteint, le pôle sud étant encore bien loin de la péninsule antarctique dans laquelle nous avons navigué. Rêver au prochain voyage, à la route de la soie, à la traversée de l’Afrique francophone, à la terre de Baffin, au pôle nord. Rêver d’une journée chez une esthéticienne à me faire bichonner. Rêver au livre que je n’écrirais jamais. Rêver d’une soirée à l’opéra Bastille. Rêver d’un dîner en amoureux au Balzar. Rêver de donner le bain à Nina. Rêver d’un printemps révolutionnaire. Rêver au temps des Tamaris, le bistrot du jardin du Pharo à Marseille. Rêver à certaines nuits d’amour.

Le film, dans sa version française, dure je crois un certain temps, mais les américains en ont expurgé une partie, d’une part parce qu’ils ne sont pas capables de se concentrer plus d’une heure trente, et d’autre part parce qu’il comporte des scènes de sexualité absolument torrides ! Imaginez les partouzes de pingouins, les pingouins pédophiles, les pingouins coprophages de guano rose ! Insupportable ! Mon délicieux moment de solitude ne dure donc pas très longtemps. Je me dote alors, aussitôt que je les entend revenir, de mes armes préférées : mon masque sur les yeux et mes boules Quiès.

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