Encore pied à terre

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Argentine - Akademik Shokalsdkiy
de nadouchka, le 02-02-2006

Encore pied à terre

Antartica

2 février, Akademik Shokalskiy

Lever 7 heures sans problème, après mes 13 heures de sommeil vaguement interrompues quelques instants pour un semblant de dîner.

Chaque réveil est un cadeau. Aussitôt douchée et habillée je sors sur le pont et découvre ce qui nous est offert par la traversée de la nuit. Car le bateau ne s’arrête jamais.

Ce matin est magnifique. Immense cirque de montagne protégé de la haute mer et du vent, sous un soleil timide mais bien présent, dans lequel flottent des icebergs bleutés, fragments des glaciers environnants qui se jettent dans l’océan. Nous y débarquons pour deux heures environ, parmi des millions de pingouins, encore des pingouins, toujours des pingouins !

Ces moments passés à terre sont merveilleux car on nous fout une paix royale. Aucun embrigadement. Chacun peut marcher comme il l’entend de son côté, et on parvient vraiment parfois à avoir l’illusion d’être seul sur ce continent. Il faut toutefois éviter de marcher trop vite, pour ne pas effrayer ces pauvres bestioles qui n’ayant jamais vu d’êtres humains sont parfaitement confiantes en nous. Nous devons éviter également de marcher sur les mousses, quand mousses il y a, ce qui est sommes toutes assez rare. La mousse est la seule végétation possible sur ce continent, et elle est écologiquement précieuse. Oui, oui, j’ai bien appris ma leçon !

La plage sur laquelle je me promène ce matin est jonchée de squelettes de baleines ! Des os géants en putréfaction. J’adore rencontrer une note sinistre quand je suis émerveillée par un paysage. Pour moi, il n’y a de beauté vraiment émouvante que si elle s’accompagne d’une tonalité morbide. J’ai horreur des jolies campagnes, des saules pleureurs au bord des rivières tranquilles, des douceurs angevines, ou autres. J’aime la promiscuité des contraires, les éruptions de l’horreur et du laid au milieu du beau, de la mort au milieu de la vie, de l’industriel au milieu du naturel, etc. Ici, je suis servie ! Dans le désert aussi d’ailleurs.

L’alliance surréaliste de la dureté de la roche et d’une matière meuble comme le sable ou la glace me ravit, comme me ravissent les juxtapositions de leurs couleurs, l’apparition d’une souche toute tordue au milieu de rien, un vieux pneu sur une plage, une grue au milieu de la mer. Au risque de faire hurler tous les écolos de la terre, je suis émue des déchets dans un milieu naturel. Je me souviens par exemple des sacs en plastique bleu qui apparaissaient au milieu du désert libyen à l’approche de chaque village. Tout le monde criait d’horreur. Moi je trouvais ça beau.

L’après-midi nous naviguons à travers un long chenal féerique, un dédale d’icebergs, de presqu’îles et de péninsules dans lesquelles la mer est calme comme un lac. Peu à peu des trouées de ciel bleu apparaissent au dessus des montagnes couvertes de neige. Tout se reflète admirablement dans la mer immobile. Tout relief, toute ligne, toute couleur, a son reflet inversé dans l’eau. C’est un fabuleux miroir.

Les passagers, tous sur le pont, font preuve d’une certaine religiosité dans les regards qu’ils portent sur ces paysages, et c’est un comportement que j’apprécie, non pas que la beauté des lieux me rende mystique, qu’on se rassure, mais plutôt parce que les voix humaines et les commentaires me sont toujours désagréables dans la nature. Le silence règne en général, à moins qu’une baleine n’apparaisse à l’horizon ! Car la baleine est un spectacle que personne ne veut perdre apparemment, et je n’avais jamais soupçonné ni sa rareté ni son importance ! Alors là on entend crier oh ! ah ! my God ! même bande son que celle du 11 septembre !

Dans notre sillage, le bateau forme des ondulations infinies et ce sont les seuls mouvements apparents de l’eau. Mon regard s’y perd pendant des heures jusqu’à l’obsession. Le soleil prend le dessus, jusqu’à vraiment dominer en fin d’après midi, lorsque nous débarquons à Port Lockroy, une ancienne base britannique. Là, c’est le plein été, et je sacrifie les pingouins à un merveilleux bain de soleil. C’est bon de sentir cette chaleur dans tant de glace, tant de froid, bon comme quand à Marseille, les dimanches d’hiver dans les calanques, nous faisions la sieste au soleil à l’abri du Mistral. Alors tout devient éblouissant de lumière crue, de bleu et de blanc, et moi qui ferme les yeux, tè ! je me régale !

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