Antartica
31 janvier, Akademik Shokalskiy
Nous étions censés nous lever aux aurores, vers 5 heures ce matin, pour notre entrée dans le premier fjord de la péninsule Antarctique. Plongée dans des rêves démoniaques, au cours desquels je dois me débattre avec mes pires fantasmes, je ne me réveille pas, et rate tout. Il faut dire que le 1er février est l’anniversaire de la mort de mon père, ce qui à cette époque, nourrit chaque année ma vie onirique de fantômes toujours plus terrifiants. Enfin, je rate presque tout, parce que je finis par émerger vers 7h30 en entendant, de ma couchette, un commentaire sur la beauté de l’iceberg devant lequel nous nous trouvons.
Je saute de ma cabine en pyjama, enfile à la hâte ma parka et mon bonnet, et arrive telle une furie sur le pont. C’est alors que je reste muette, scotchée, sidérée. Je retrouve pour la première fois de ma vie la sensation quasiment physique d’émerveillement que j’ai connue enfant, lorsque nous nous éveillions le matin de Noël et courions à la rencontre de notre sapin couvert de cadeaux. Je reste coite devant cette beauté invraisemblable. Des blocs tabulaires gigantesques et bleutés sont là, à quelques mètres de nous. Le temps de reprendre ma respiration pour recevoir le paysage des eaux glacées dans lesquelles flottent toutes sortes de formes merveilleuses, avec au loin une baie montagneuse noire. Un paysage de De Staël ! Les couleurs de De Staël aussi. Un tableau parfaitement abstrait où se mêlent toutes les nuances de gris, de blanc, de brun et de bleu. Absence totale des jaunes et des rouges.
Nous naviguons une bonne partie de la matinée, slalomant à travers les blocs de glace, qui parfois basculent soudainement dans l’eau avec grand fracas, pour découvrir leurs faces immergées parfaitement bleues. Des pingouins sautillent partout à la surface, pour replonger aussitôt, se promènent, petites taches noires sur des îlots isolés. Des phoques forment de grosses tâches brunes sur des blocs flottants. C’est inouï !
Même en plein blizzard, glacial, je suis dans un parfait état d’excitation que je ne suis pas la seule à ressentir. Tous les passagers poussent des oh ! et des ah ! de surprise et de plaisir à chaque nouveauté aperçue. Les gens sont heureux, enthousiastes, et ça aussi c’est un bonheur. J’éprouve pour la première fois depuis longtemps le sentiment de partager avec les autres quelque chose d’exceptionnel !
Au fur et à mesure que la matinée avance le temps se dégage, le ciel devient moins blanc, la mer se calme et le vent faiblit, jusqu’à devenir un vrai beau temps ensoleillé qui nous permet d’envisager une autre escale à terre.
Procédure respectée : gilet de sauvetage, bottes en caoutchouc désinfectées dans des baquets de Javel, badge passager tourné vers le mur pour indiquer que l’on quitte le bord, descente de l’escalier échelle, prise de mains marine avec les hommes qui nous accueillent sur le zodiac (par les poignets), un pas en avant et les fesses tout de suite calées sur le bord en caoutchouc. Le zodiac slalome entre les icebergs pour notre plaisir et chaque détail, chaque changement de position fait apparaître des beautés encore plus merveilleuses. Des trous bleus, des failles, des dentelles de glace, des cavités béantes, des nefs, des…je ne sais encore….
Nous accostons sur le rivage de l’île dite du Démon, dont la plage est en contre bas de deux montagnes totalement rocheuses et pelées, sans aucune végétation. Là, vivent des millions de pingouins d’une sorte encore jamais vue, au milieu de leurs rochers roses du guano qu’ils y déposent. L’odeur n’est pas très agréable, mais on finit par s’y faire. Les sons sont très puissants : des milliers de couinements rauques incessants ! Les tout petits sont gris et parfaitement duveteux, très mignons. Ils deviennent noirs à l’état adulte, d’un noir brillant sur fond blanc. Ils poursuivent les adultes pour avoir la becquée, et puisent au fond de leur gorge les aliments prédigérés des parents. Parfois, ceux-ci en ont marre et s’échappent en courant, de leur démarche cadencée ridicule, les ailerons oscillants de chaque côté du corps, comme des bras trop courts. C’est très marrant.
La baie devant nous, vue depuis la terre est encore plus belle, avec notre brise-glace bleu qui semble au loin totalement prisonnier des icebergs. Je peux me promener sur la plage noire et photographier un à un chacun des blocs de glace, chacune de ces sculptures naturelles fabuleuses. Les formes sont différentes, mais aussi les textures de la glace. Certaines sont très compactes et dures, pareilles à de la pierre, d’autres, au contraire, poreuses, poudreuses et gonflées d’air. Certaines sont parfaitement lisses et translucides comme le sont les glaçons dans un verre, d’autres revêtues de toutes sortes de stries, de bulles, d’orifices, de plissements.
Je suis bien consciente de ne pas avoir le talent suffisant pour décrire tout cela. Il faut de toutes façons imaginer une autre planète que la notre, quelque chose absolument hors du commun, surréaliste, façonné par les forces les plus extrêmes de l’océan, du froid et du vent. Un monde parfaitement inhumain et pourtant si beau ! Un monde invivable, mais dans lequel le sentiment de bonheur est aussi profond, qu’il ne peut se prolonger longtemps. Je ne connais que le désert pour procurer un tel sentiment.
Il y a effectivement beaucoup de points communs aux paysages sahariens et à ce paysage antarctique. L’unicité de la matière dont ils sont constitués, le sable d’un côté, les eaux ici. Le travail architectural des vents qui les façonnent. Le silence. Le contraste entre l’unicité des paysages globaux et la multiplicité des détails que l’œil y perçoit. Les couleurs déclinées en camaïeux. L’immensité. La fusion des ciels et de la terre. Les espaces inviolés.
L’après midi, après le xème repas avec des hollandais dont la conversation m’échappe à 100%, ce qui est particulièrement désagréable, nous accostons sur le continent antarctique au niveau de ce que l’on appelle la péninsule du même nom. Sur la carte, c’est un tout petit point du continent, et notre voyage de 8 jours ne nous permettra pas d’en explorer vraiment davantage. La plage sur laquelle nous débarquons est au pied d’une montagne volcanique, imposante falaise qui domine la mer. Elle est couverte de galets noirs, impressionnants, dans les contrastes qu’ils forment avec la blancheur des glaces. Deux éléphants de mer semblent y garder l’entrée.
Le groupe se lance dans l’ascension de ces reliefs, tandis que raisonnablement, j’évite trop d’efforts, dans une atmosphère aussi glaciale et aussi venteuse. Le seul fait de respirer me fatigue déjà et je n’ai nullement l’envie de quelque effort physique que ce soit. Je reste donc seule sur la plage, parmi quelques pingouins aussi solitaires que moi, à regarder le paysage fantastique de la baie qui s’ouvre devant moi. Un ou deux phoques traînent par là, paresseusement affalés dans la neige, comme de grosses masses de graisses à moustaches qu’ils sont. Je les observe. Ils m’ignorent, et c’est tant mieux !
Les lignes qui s’offrent devant moi sont très différentes et leur contraste fait aussi la beauté de ce paysage. Au loin de grandes étendues de neige oblongues s’étirent en pentes douces et régulières, tandis que les icebergs du premier plan sont complètement faits de fractures, de plissements chaotiques, de magma informe. Tout paraît possible dans cette matière qu’est la glace. C’est magnifique.
Puis un nouveau dîner où je tombe invariablement sur des gens qui ne parlent qu’allemand et flamand. Je suis en train de développer une véritable allergie ! Il m’est déjà assez pénible de ne jamais parler français, mais ce sentiment d’être isolée de tous qui échangent en germain, m’est très désagréable !
Le vent, le froid, le soleil, m’ont fatiguée. J’aspire à me coucher tôt tandis qu’au micro on annonce que nous sommes encore en train de naviguer parmi des merveilles ! Allez, courage, bouge toi et va t’en mettre encore une fois plein les yeux !
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