Antartica
3 février, Akademik Shokalskiy
Lever 5h30 ce matin, sans difficultés vu que je me suis couchée à 19h30 aussitôt après le barbecue servi sur le pont. Etrange atmosphère que ce pique nique entouré de glaces, mais vivable grâce à quelques bienheureux rayons de soleil en soirée. Chaque apparition du soleil est un cadeau que l’on savoure ici.
Nous entrons dans le canal Lemaire, un étroit passage entre la péninsule et les îles. Ce sont des gorges entre d’énormes blocs rocheux d’un brun très foncé qui dressent leurs dents acérées vers le ciel. Entre chaque dent, dans le creux des plis qui les séparent, la glace s’accumule et dégringole sur les flancs jusqu’à la mer. L’eau est très calme, gris d’acier, à peine frissonnante sous l’effet du vent. A sa surface, flottent des milliers de blocs de glace parmi lesquels le bateau se fraie un passage. Souvent, il est obligé d’en heurter de plus ou moins gros, et le choc crée un fracas métallique sur la coque, terrifiant.
J’ai regardé certaines de mes photos hier et je suis plutôt satisfaite. Je m’attends toujours à un terrible décalage entre l’image et ce que j’ai perçu, mais là il ne me paraît pas très important.
7h30 départ en zodiac à travers les icebergs.
Il y a aujourd’hui 9 mois jour pour jour que j’ai quitté Paris. Si j’avais du traîner mon sac pendant tout ce temps, quitter ma famille, mes amis, mes repères, roulé pendant des dizaines de milliers de kilomètres, pour vivre ces seules deux heures que je viens de vivre, je n’hésiterais pas une seconde !
C’est le travail des vents et de la mer sur la glace. Martelée, ciselée, rabotée, limée, sciée, poinçonnée, frisottée, ondulée, dentelée, raclée, griffée, festonnée, drapée, froissée, lissée, fracturée, sporulée, pétrie, ébiselée, chiffonnée, palettée, crépie, éfaufilée, effrangée, spatulée, tréfilée, biseautée, émincée, drillée, crêpelée, équarrie, fracturée, fissurée, graffignée, déchiquetée, laminée, crevassée, abrasée, brettelée, dolée, guipée, orfévrée, rainurée, ruginée, ébarbée, trépanée, mandrinée, trusquinée, palissée, écanguée, gravée, grésée, filetée, broyée, curetée, dilatée, remoulée, scalpée, radée, forée, triballée, sérancée, affilée, ablatée, ripée, serfouie, tranchée, et que sais-je encore, la glace dans tous ses états, et dans toutes ses nuances du blanc parfait au céladon, du gris bleuté ou bleu roi, du turquoise à l’émeraude, du pers au jade. Pour la première fois de ce voyage, j’ai eu les larmes aux yeux devant tant de beauté.
Nous rezodiaquons l’après-midi mais le temps est plus gris et les icebergs moins beaux.
Puis escale sur une île, où crèchent sous tentes trois chercheuses en pingouins, qui doivent à mon avis les compter toute la journée. C’est qu’il en faut bien des gens pour compter les pingouins ! Non ? Il n’y a pas de sot métier ! J’économise mes forces car j’ai horreur de marcher dans la neige molle, surtout cette neige là, imprégnée du rose du guano qui pue. Tandis que tous grimpent je ne sais où pour admirer une espèce encore non vue de pingouins, je reste tranquillement sur un rocher à rêver, bien emmitouflée dans ma parka et tout mon barda. Il me semble que le rocher tangue tant je suis habituée à être en mer maintenant ! Il y a déjà une semaine que nous avons quitté Ushuaia et je n’ai pas vu le temps passer.
La journée a été épuisante et toute détraquée du fait du lever si auroral. Brunch remplace lunch, thé sucré/salé remplace je ne sais quoi. Je ne sais plus très bien où j’en suis ! Toute tourneboulée par le roulis, la beauté inouïe des lieux et les changements de rythme. Vers 18 heures nous sommes à nouveau conviés sur les ponts pour la traversée d’une nouvelle merveille de chenal. C’est un peu trop pour la journée ! Je regagne ma couchette à 20 heures la tête pleine de trop d’images.
J’ai besoin de me concentrer sur moi-même un moment.
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