Antartica
1er février, Akademik Shokalskiy
Debout 7 heures pour passer la matinée à terre au bord d’un volcan. Je resterais bien au lit un peu plus longtemps, mais quand faut yaller faut yaller.
Les petits déjeuners sont somptueux, alors que je me contente de mon café. La première cigarette doit se prendre sous le pont, dans une véritable tempête de neige ! Si les fumeurs ne meurent pas de cancer, ils vont certainement désormais mourir de pneumonie ! C’est inhumain de traiter les gens comme ça ! Imaginez que sur ce bateau, où tout est prévu pour répondre au moindre de nos petits besoins, où l’on nous gâte de délicieux chocolats le soir sur le lit, de viennoiseries fraîches toute la journée, il n’y a en guise de cendrier qu’une boite de conserve toute rouillée, attachée à une ficelle sur une rambarde ! C’est là, vraiment, le signe non pas du seul souci de préserver la santé des non-fumeurs, mais celui aussi de ravilir les fumeurs, de les humilier !
Nous nous habillons pour le départ imminent. Sous vêtements thermiques, caleçon et t-shirt, pantalon imperméable, doubles chaussette, polaire, grosse veste doublée et cirée, gants, bonnets, bottes de caoutchouc, lunettes de soleil. Nous devons nous protéger à la fois du froid, du vent et du soleil, car en effet nous nous situons parait-il juste en dessous des trous dans la couche d’ozone, et les rayons du soleil sont redoutables. Nous ressemblons à des spationautes ! Nos démarches alourdies avec les jambes légèrement écartées pourraient être celles de l’apesanteur.
Nous embarquons sur les zodiacs pour une plage où niche une espèce particulière de pingouins, les Macaroni, dont le sommet du crâne est huppé de plumes jaunes. Il y a des tas d’espèces de pingouins différentes, et si l’on s’y intéresse on peut y passer des heures. Pour en savoir davantage je vous conseille une encyclopédie ! Ce qui me plaît personnellement c’est d’accoster, de mettre un pied sur cette terre perdue, d’une aridité sans pareille, de voir la mer depuis la terre, d’approcher les rochers terribles, de sentir les odeurs de l’iode et du guano (oui, je finis par aimer ça !).
Il neige. Tout est cotonneux et l’on n’y voit pas grand-chose. Sur la gauche du paysage une longue côte couverte de neige qui forme des falaises de glaces abruptes striées de sédiments bruns quand elles rencontrent la mer, au centre un à pic volcanique très haut et crénelé tel un château fort, qui sur le droite s’effrite en multitudes de rochers isolés aux formes les plus improbables. Au milieu de la baie, il y a ce matin un voilier ! Comment a-t-il pu venir ici ? A-t-il traversé le passage de Drake ? On me le confirme bien. Je préfère mon bateau russe !
A terre, nous n’avons le temps que d’une toute petite marche et le vent se met soudain à souffler plus fort, la mer se déchaîne, et tout devient menaçant. On nous ordonne donc de regagner les zodiacs. La traversée vers l’Akademik Shokalskyi est redoutable. Nous recevons des trombes d’eau et devons nous accrocher très fort aux cordes pour garder l’équilibre. L’enjambée des bords en caoutchouc assez élevés pour atteindre l’escalier qui conduit à bord est périlleuse, avec une telle instabilité. Je ne suis pas très habile, ainsi engoncée dans tout mon attirail, mais tout se passe bien, grâce à l’aide efficace des marins qui me soutiennent et me hissent !
La journée devrait donc se passer à bord si le temps continue ainsi. Pour le moment nous avons eu de la chance d’avoir vu du soleil sur l’Antarctique.
De retour à bord, deux baleines viennent danser devant nous. Elles s’approchent progressivement en reconnaissance et se livrent à un véritable ballet, au cours duquel elles plongent tête en avant pour battre à l’extérieur de l’eau leur grosse queue à deux palmes symétriques. Avec une force incroyable, à plusieurs reprises, ces monstres se montrent capables de s’émerger complètement de la surface de la mer au cours d’une voltige impressionnante. On les voit alors parfaitement bien.
L’après midi, sous un temps encore plus épouvantable nous accostons à nouveau, cette fois ci dans la baie de la Déception. Les noms de lieux sont ici formidables. A titre d’exemples : baie de la lune, île de l’espérance, montagne de la désolation, estuaire de l’endurance, crique de la patience, etc. La baie de la Déception est fantastique ! Elle abritait une ancienne usine baleinière située en contre bas d’un volcan toujours actif à ce jour, et fut détruite par une éruption. Il y a là les vestiges des habitations des pêcheurs, dépeceurs, et autres métiers qui permettaient d’extraire la graisse des baleines et de la transformer en huile. D’énormes containers dévorés par la rouille restent en place, dans lesquels étaient stockés le fuel des bateaux ainsi que l’huile de baleine. Quelques bâtiments de bois, en ruine, éventrés, offerts aux vents, demeurent en place et donnent une idée de ce que devait être la vie terrible ici.
Le sommet du volcan est entouré de roches très découpées, finement ciselées. Toute la montagne apparaît comme noire. La plage est faite des scories de l’éruption, noires et rouges. Des sources d’eau chaude se jettent dans la mer et émettent des fumerolles soufrées. Une neige oblique et drue s’abat sur ce paysage étrange avec la force que lui donne le blizzard. Il est très difficile de marcher avec le vent de face. C’est un autre monde, celui de la poésie industrielle, que j’ai rencontré également en Namibie lors de ma visite de la base abandonnée pour chercheurs d’or. C’est une atmosphère qui me touche, celle où se trouvent mêlés les beautés de la nature et les vestiges du travail humain, et j’ai essayé de faire des photos pour en fixer le souvenir.
Retour à bord pour tea time. Le bar est encore fermé. Trop tôt donc pour ma première bière. Nous naviguons maintenant plein sud à travers la pleine mer. J’ai pris une pilule anti-mal de mer en prévention, car on nous annonce du très gros temps pour plusieurs heures d’affilée.
Le bateau recommence en effet à tanguer sérieusement, et ainsi bercée sur ma couchette, au ronron des machines, et sous Prométazine, je m’endors pour une « sieste » de 4 heures, qui finit par me faire rater le dîner.
Je suis toujours époustouflée de voir à quel point mon métabolisme est différent de celui des gens normaux. Je mange deux fois moins et je dors deux fois plus. Bizarre !
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