Argentine
17, 18 février, Buenos Aires
2 journées sans écrire. Qu’ai-je donc fait ?
Je continue à beaucoup dormir, de jour en tous les cas, et n’émerge que vers 13 heures, après avoir lu une bonne partie de la nuit. Il faut dire qu’il fait si chaud, et moite, qu’il n’est pas facile de se balader. Je ne suis bien qu’inerte et à poil sous mon ventilateur.
L’après-midi je marche, un peu au hasard des rues, dans cette ville immense et dans le tourbillon de la vie des argentins. Mais je suis vite fatiguée et on le serait à moins. Il fait toujours 35° et après l’Antarctique c’est tout de même un choc !
Hier, c’était le quartier de la Boca, ancien quartier portuaire, berceau du tango, où les habitants pour conjurer la tristesse de la pauvreté ont peint leurs maisons, le plus souvent de tôle ondulée, de toutes les couleurs de l’arc en ciel. Très touristique bien sûr, mais cela garde tout de même un certain charme. J’ai trouvé une terrasse au bord du fleuve aux eaux sales, avec un spectacle de tango, et surtout un peu d’air. J’aime bien les odeurs d’eaux sales, un peu croupies quand s’y mêlent celles de la mer, ce qui était le cas. J’ai bien aimé aussi le musée Quinquela Martin, moins pour les toiles ahurissantes de ce peintre que pour le lieu, et d’autres œuvres moins connues : les portraits d’un peintre nommé Antonio Alice et surtout les toiles carrées (j’adore !) de Ruben Sassano, qui figurent des paysages de grues noires dans lesquelles comme des trapézistes flottent des corps de danseurs de tango. Un peintre pour moi !
Puis, la soirée sur une terrasse de San Telmo, avec un guitariste classique de bonne qualité et un autre spectacle de tango. Cette ville est gaie, plus gaie que moi. Les gens y mangent, y boivent, y dansent. Les filles sont sexy et les hommes dragueurs. Pleins d’amoureux s’embrassent en public, et sur les murs les seuls graffitis que j’y ai vus disent : « Ti Amo Machin truc ! ». Il faut dire que les Droits de l’Homme ne sont pas encore très respectés ici après la dictature, et que l’on ne doit pas pouvoir se permettre d’écrire n’importe quoi !
La pauvreté se ressent, mais a du être bien chassée du centre ville tout de même, comme partout. Les gens n’ont l’air ni stressés ni malheureux. Rien à voir avec la misère non plus des villes africaines. C’est une misère beaucoup plus urbanisée et moderne. Encore faudrait-il aller voir en banlieue comment vivent les gens.
Aujourd’hui j’ai consacré l’après midi au quartier de Recoleta, une sorte de quartier des Halles argentin. Beaucoup de boutiques de design, un marché d’artisanat avec quelques (rares) productions un peu originales, des cinémas, des spectacles de rue encore et toujours, et des terrasses de café bondées. La musique est omniprésente et ce soir j’ai dîné d’une salade avec du très bon jazz, sur fond de tango toujours, car le tango est partout ! J’ai hésité à aller voir le Spielberg, Munich, car il était en anglais sous titré en espagnol, et n’ai pas réussi à trouver le moindre film français à me mettre sous l’œil.
J’ai beaucoup lu aussi. La vie sexuelle de Catherine M., un véritable salmigondis de cul porno, émaillé de réflexions pseudo intellectuelles et artistiques qui ne font pas illusion bien longtemps. Cette fille est une folle qui pendant des années s’est faite enfilée dans des endroits publics par des mecs qui faisaient la queue pour elle. C’est vraiment le cas de le dire ! Aucune émotion, aucune capacité à parler vraiment du plaisir, du cul brut, comme l’aiment les mecs. Et puis, une apologie de la soumission la plus abjecte de la femme, ce qui dans son cas relève vraiment de la pathologie, car ni elle éprouve de plaisir masochiste, ni elle en a besoin pour gagner sa vie !
Heureusement que la grande Simone (de Beauvoir) a pris le relais aujourd’hui, avec ses trois nouvelles éditées sous le titre de la Femme Rompue. Cet auteur est et restera toujours pour moi un modèle, et un réel bonheur. Tous les personnages féminins qu’elle décrit, et ils sont très variés, me touchent, et ils sont si vrais que je me reconnais dans toutes. La Simone a parlé des femmes comme peu d’êtres humains ont su le faire sur cette planète, et elle les aimait toutes, comme moi. Car jamais je ne pourrais haïr vraiment une femme, même les connes qui comme le dit Renaud, le sont tout de mêmes moins que leurs frères, même les mères de famille soumises qui ne me ressemblent pas mais que je comprends, même les putes dont je suis loin aussi mais que je défends, même les salopes qui, si elles le sont, ont sûrement à mes yeux de bonnes raisons !
Cette Catherine M. est une femme qui n’aime pas les femmes. Elle incarne le rêve de tous les hommes de la terre qui les méprisent : celle qui ouvre les jambes, et tout le reste, sans regarder ce qui y passe, et surtout sans rien demander ! Je la méprise aussi. Heureusement que le bouquin était d’occase, et qu’elle ne doit pas toucher des droits d’auteur deux fois sur le même volume.
Bon. Dans ma chambre j’entends les rumeurs de la ville que la nuit chaude fait remonter de la cour. Toutes les rues ont été fermées à la circulation, et un carnaval passe par là. Je vais aller y faire un tour.
Je crois que je me sens encore plus seule en ville que dans la nature. Difficile de savoir quoi faire de ses soirées surtout, car je ne me vois pas débarquer dans un cabaret argentin, ce qui pourtant doit être très chouette (et cher aussi). Et puis, en tongs, n’est ce pas Bernard, je serais ridicule !
Alors, le carnaval ! Bof ! Je n’ai même pas eu l’impression que ce soit une vraie tradition argentine tant les gens étaient passifs. Une sorte de mélange entre la Disney parade de 16 heures à Eurodisney et la gay pride, observée par des badauds inertes, couverts de la neige carbonique que les enfants se plaisent à leur envoyer en bombe. Rien de vraiment gai, rien de vraiment musical. De la grosse cavalerie. Je retourne donc finir la soirée avec Simone.
Je ne finis par m’endormir qu’à 7 heures ce matin.
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