Départ pour El Calafate

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Argentine - El Calafate
de nadouchka, le 09-02-2006

Départ pour El Calafate

Argentine

9 février, El Calafate


Je passe encore toute la matinée à Ushuaia, qui n’a plus de secrets pour moi, en attendant l’avion pour El Calafate, petite ville au cœur de la Patagonie argentine, à partir de laquelle je vais rayonner un peu pendant 6 jours. J’en profite pour faire grand ménage sur mon ordi, super chargé de photos et qui n’en peux plus, le pôvre, qui s’essouffle et refuse tout ce qu’on lui demande.

Je suis contente de repartir pour de nouvelles aventures finalement. Ces trois jours ici m’auront reposée, et surtout permis de digérer le choc de l’Antarctique. Car, rétrospectivement, il est vrai que c’était un choc. D’autant plus brutal qu’on est plongé pendant deux jours dans cet état d’absence total, ce tunnel, dans lequel vous met le passage de Drake. Les journées ont été incroyablement intenses, et je m’en rends compte quand je regarde les photos, car la diversité de ce que l’on peut observer est immense. Tout change selon où le regard se porte, sur l’ensemble ou sur un détail, sur les couleurs ou les textures, selon la lumière qui n’est absolument jamais la même aussi. Si bien qu’on voit en une balade plus que les yeux ne peuvent absorber, et davantage qu’en plusieurs jours de voyage.

Et puis, il faut comprendre aussi, que le choc vient de l’atmosphère, et pas seulement du regard. Du silence absolu. Du rugissement du vent. Des embruns. De l’immobilité de l’eau ou de son déchaînement. Des gris d’acier de la mer. Des coups de tonnerre en écho des glaces qui travaillent. Des falaises volcaniques noirâtres, agressives et géantes. Des odeurs tout à fait particulières de l’iode et du guano. Des nunataks, dont je n’ai pas parlé, et qui sont des sommets de montagnes complètement couvertes par des kilomètres de glace, et dont seules les extrémités émergent, acérées, noires, terribles.

Je n’ai pas parlé non plus des vols d’oiseaux, et de leurs cris. Ce sont surtout des skuas, le principal prédateur du pingouin, mais aussi des sternes, des albatros, des cormorans, des pétrels. Les oiseaux semblent les rois dans cet univers terrible, où les autres animaux, empêtrés dans leur graisse, se traînent lamentablement comme les phoques, ou se déplacent de façon ridicule et maladroite comme les pingouins. Quelle belle image de notre monde, où seuls ceux qui ont la capacité de voler échappent à cette affreuse pesanteur qui nous frappe nous aussi, êtres humains.

Je voudrais dire aussi que jamais je ne me suis sentie si loin de tout, et je le mesure au décalage que je ressens ici à Ushuaia. J’ai éprouvé le sentiment d’avoir vraiment touché le bout du monde cette fois ci, pas pour la beauté de la formule, mais pour de bon. D’ailleurs l’ensemble des passagers ont été comme moi, littéralement saisis, devant les paysages. On n’entendait même pas, comme à l’habitude, d’exclamations. Dans le groupe, il régnait en général un silence plutôt imposant, comme empreint d’une certaine religiosité. Les guides savaient parfaitement respecter, et n’émettaient ni injonctions, ni commentaires à voix trop haute. Il faut dire que jamais je crois l’homme peut se sentir aussi petit que dans un paysage pareil. Alors, instinctivement, il ferme sa grande gueule, et ça c’est un bonheur sans pareil ! Enfin vaincue notre logorrhée stupide, notre goût de mettre des mots sur ce que l’on voit, notre recherche éperdue autant que vaine du partage de l’émotion.

C’était infiniment trop court, et donc trop intense. Sur les 10 jours de voyage, quatre sont déjà inexploitables. On est en pleine mer, il n’y a rien à voir, et on ne tient pas debout même si on n’est pas malade. Il n’en reste donc que 6. Quand je regarde sur une carte, la route qui a été la notre, je mesure le fait que nous avons à peine touché cet immense continent. Nous l’avons abordé par la partie la plus proche de l’Argentine, cette péninsule Antarctique qui est ridiculement petite sur la carte. Il doit il y avoir tant et tant à voir ! J’ai regretté aussi de ne pas avoir dormi sur la banquise. J’aurais aimé vivre l’atmosphère à terre pendant quelques jours Je vais me renseigner sur les voyages qui font le tour du continent en plusieurs mois, car je ne me résoudrais pas à ce que l’Antarctique et moi ce soit une affaire conclue !

J’éprouve finalement un peu le sentiment d’avoir rêvé, et de sortir brusquement de ma nuit en courant d’une façon désespérée après un souvenir qui s’enfuit devant moi. Le rêve n’a alors plus de détails ni de contours bien précis, mais laisse une impression durable que l’on conserve longtemps, et que l’on reconnaît lorsqu’elle se reproduit. C’est cette impression que je porte désormais en moi, et après laquelle je crois bien que j’aurais envie de courir à nouveau.

Revenons à l’Argentine. Longue, très longue attente à l’aéroport d’Ushuaia avant cet avion pour El Calafate. Les journées de transition si elles m’apparaissent parfois comme des journées perdues, me sont cependant nécessaires pour retrouver de l’énergie et surtout de la motivation. Sans elles, je serais à l’évidence saturée. Je dois les accepter comme un mal nécessaire. Je finis par quitter ce gris Ushuaia, où il semble pleuvoir plus que partout ailleurs, pour le pied de la cordillère des Andes, côté argentin cette fois ci.

J’ai réservé dans une auberge de jeunesse où il n’y a que des dortoirs. Retour à la vie simple ! Fin des repas plantureux, et de la grasse vie à bord de l’Akademik Shokalskiy ! C’est reparti !



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