Argentine
15 février, El Calafate
J’ai pris ma décision, celle de couper la poire en deux, et d’avancer mon retour d’une dizaine de jours, si les avions rendent la chose possible. En accélérant un peu les choses, je me mets sous contraintes, et j’en ai besoin. Restant moins longtemps au même endroit, je m’oblige à me bouger les fesses. Ce qu’il me faut, c’est un bon coup de pied au cul, ou une menace, ou une dead line, quelque chose qui me mette sous pression ce qui m’a toujours été nécessaire pour ne pas me poser de question, et avancer bêtement. C’est ainsi d’ailleurs que j’ai pu mener pendant trente ans une activité professionnelle qui m’ennuyait profondément : respect des délais, satisfaction clients, déontologie et méthodologie, suivi scrupuleux du budget, autant de lois ou d’exigences qui m’ont permis de tenir le coup, parce qu’elles engendraient une tension sans laquelle à un moment donné je ne fais plus que dormir.
La panne de Surmoi, c’est ce qui peut m’arriver de plus grave, parce que sans lui où trouver le sens d’avancer, de faire des efforts ? Il y a trop longtemps que j’ai renoncé à l’épanouissement de « mon Moi » pour qu’il me devienne un objectif crédible ! Le bâton, voilà qui donne un sens indiscutable. Je me souviens de l’année où j’ai eu des résultats fulgurants en maths, avec un professeur qui s’appelait (je m’en souviendrais toujours) Mme Monod, dont le visage était absolument sans expression et d’un gris cireux, encadré de cheveux teints d’un noir de geai, et revêtue d’une longue blouse de nylon blanc, personnage terrifiant d’une méchanceté sans pareille ! Et bien, Madame Monod, de temps en temps, même maintenant, j’aimerais bien que vous apparaissiez dans un petit coin de ma vie, pour que j’ai le courage de faire des efforts quand me prennent la rêverie, le goût de l’oisiveté, la dictature d’un imaginaire lascif, la boulimie de lit, et j’en passe !
Ce matin, sur El Calafate, un soleil plus doux que les autres jours. Je me rends au bureau d’Aerolineas Argentina, à tout hasard. Je peux effectivement essayer de partir ce soir pour BA, en liste d’attente sur le vol de 21h30. Sinon je dois attendre le 17. Je décide de tenter ma chance. Attendre ce vol hypothétique me fait une occupation pour la journée !
Cet El Calafate n’est pas désagréable, mais tellement touristique et loin de ce que j’imaginais, que je n’ai aucune envie d’y rester plus longtemps. Il y a d’ailleurs ici un nombre incroyable de français, et dans les boutiques on se croirait rue du Cherche Midi. Cela me déçoit bien sûr, moi qui me faisait de la Patagonie une idée tellement exotique, qui ne croyais ce bled peuplé que de quelques gauchos des estancias alentours ! Avez-vous remarqué d’ailleurs combien il arrive souvent que l’idée, soit disant exotique, soit partagée en même temps par des milliers de gens, anéantissant par là même toute sa magie ?
Je trouve pour déjeuner une terrasse au soleil, et je m’offre, pour changer de mon éternelle pizza depuis que je suis en Argentine (question finances et aussi cartes des restaus où on ne propose que de la barbaque), des langoustines au guacamole. Si exotisme il n’y a pas, je me console comme je peux. Et bien, ce n’est rien, me dira t-on ! Même pas la peine de le préciser dans ton journal ! Et pourtant, je ne suis pas d’accord. Je n’ai plus déjeuné depuis le brise-glace, il y a maintenant 8 jours, et ce petit extra qui n’a l’air de rien me réjouis tout de même.
C’est qu’il faut dire, sans vouloir me faire plaindre, que ma vie est réduite au strict minimum à cause des finances. Mon bocal de Nes pour le matin et une pizza le soir avec une bière. Rien de plus. Si l’on ajoute à cela les chambres cellulaires et les salles de douche communes où les lavabos ont l’air d’auges à cochons, j’aurais décrit à peu près le décor de mon quotidien en ce moment.
Je n’ai pas faim bien entendu, ni besoin de rien, loin de là. Mais je vis donc sans plaisir, et ça c’est vraiment chiant. Au tout début du voyage, dans l’enthousiasme du départ, cela n’avait pas du tout d’importance. Mais maintenant c’est plus difficile.
Tout d’ailleurs devient difficile. M’intéresser à ce que je vois. Prendre une décision. Savoir quoi faire de ma journée. Je me traîne vraiment et je ne peux même plus arguer du fait d’être fatiguée. Il n’y aurait que Madame Monod pour venir à mon secours !
Et oui ! Il est temps de rentrer. Il est de plus en plus évident que ce voyage touche à sa fin. Cette fin que je ne parvenais même pas à l’imaginer avant l’Antarctique est bien là, concrète dans ma tête. Et comme je suis toujours impatiente, puisqu’elle est là, il faut y aller maintenant, et le plus vite possible. Inutile de s’éterniser.
Contrairement à beaucoup de gens, je n’ai jamais été attirée par le Brésil carnavalesque ou pas. J’ai de ce pays une image de seins siliconés, de ficelle dans la raie des fesses, de prostitution enfantine et de joueurs de football. Rien là dedans qui m’attire vraiment. Même leur salsa ne me fait pas vraiment vibrer. Mais, les images, n’est ce pas, faut se méfier.
C’est donc la partie du voyage que je vais écourter. C’est aussi la partie la plus facile à squeezer parce que rien n’y est prévu du point de vue aérien, et que j’ai compris maintenant que de ce côté-là on ne pouvait attendre aucune « flexibilité » comme on dit.
En attendant, trois heures encore à passer à l’aéroport d’El Calafate. C’est métallique et bruyant, plein de gens, de bagages. Alors j’écris, les yeux rivés sur l’écran de mon petit VAIO, ce merveilleux compagnon de voyage depuis plus de 9 mois. Sans lui, sans ce qu’il me permet de trouver d’intimité et de plaisir, je n’aurais pas pu supporter tout ce temps. Il me guérit de tout ! Quand je pense qu’ils ont refusé de sponsoriser mon voyage. Les cons !
J’écris ce journal. J’écris des lettres que je n’enverrais jamais. J’écris des souvenirs. Je réponds à des mails. Pas de but précis autre que celui d’écrire.
Tiens, je vais décrire cet aéroport, car les aéroports font vraiment partie du voyage. L’architecte de celui-ci a du penser que ce devait être moderne, mais chaleureux à la fois. Un aéroport c’est une vitrine du lieu n’est ce pas ? Alors, il a mêlé les piliers métalliques et les baies vitrées à des murs de pierre qui sont censés évoquer, je suppose, la minéralité des montagnes patagonnes. Comme dans tous les aéroports, on trouve, à part les comptoirs d’enregistrement où le sourire commercial des employés est censé vous récompenser d’une attente interminable et stupide à travers un labyrinthe de cordages dont on ne voit jamais la fin, des chaises baquets conçues par un esprit sadique pour empêcher les gens de s’allonger, un snack bar aux tables bistrot en métal laqué entre lesquelles on ne peut pas faire passer son chariot, des chiottes qui laissent voir les pieds au cas où on aurait l’idée de se pendre à la chasse d’eau, des loueurs de voitures alignés les uns à côtés des autres qui proposent tous la même chose mais à des prix différents allant on ne sait pas pourquoi du simple au double, une boutique d’artisanat du coin mêlant les confiseries locales douteuses aux pingouins en peluche hideux et aux t-shirts sérigraphiés, et une boutique de colifichets/cadeaux en pierres du cru pour faire oublier à sa femme qu’on l’a trompée pendant quelques jours ! On est donc censé avoir faim ou soif, ne pas désirer se reposer, avoir envie de pisser, devoir se rendre encore quelque part, et avoir oublié de faire les cadeaux d’usage. Aucun de ces besoins ne me concerne ! Mais c’est ce dont on est censé avoir besoin dans un aéroport. Rien de plus, rien de moins.
Tout résonne, les voix des gens agacées et anxieuses, les grincements des roulettes des bagages et des chariots, qui marchent en crabe comme tous les chariots du monde, les annonces au micro auxquelles personne ne prête vraiment attention et qui, de toutes façons, sont inaudibles, les chaises sur le sol en carrelage que le garçon de café déplace d’un coup sec et professionnel pour les remettre en place. C’est infernal pour attendre. Je vais y attendre 5 heures !
Moi, ici, j’aurais envie de dormir un peu pour faire passer le temps, de trouver des livres pour rêver à ma prochaine destination, de pouvoir écrire en silence, de jouer au scrabble sur Internet grâce à une liaison sans fil, de voir un film documentaire sur la Patagonie, qu’on me débarrasse de mes bagages dès le seuil de la porte automatique, que mes enfants trouvent de quoi jouer en attendant le départ. A quand, enfin, un marketing de services qui en soit un vrai ? A quand un monde où l’on prendrait en compte d’autres besoins que ceux de bouffer, de boire, de pisser, de rouler et d’acheter ?
Comme tous les marketeurs du monde raisonnent de la même façon, comme ils ont tous été formés à la même école à pensée unique, encore que le mot de « pensée » ne soit pas très approprié, tous les aéroports du monde se ressemblent, comme se ressemblent toutes les rues piétonnes, tous les grand magasins, et de plus en plus toutes les villes du monde. Pas très drôle non ? Le modernisme urbain est désormais indissociablement associé à la banalité, au consumérisme, à la normalisation, je trouve ça choquant. Allez Chacha, mon archi préférée, un petit effort ! Qu’on arrête de nous considérer seulement comme des porte-monnaie sur pattes, des bouches béantes à mayonnaise, des vessies ou des intestins trop pleins, des pieds écrasant des accélérateurs.
Bon ! Cessons de philosopher. Cette attente est très très longue. Pourvu qu’elle ne soit pas vaine, et que je ne sois pas obligée de retourner dans l’auberge sans portes ! Alors, là, c’est le suicide assuré !
Je me rends donc au cybercafé du coin, avec toujours le secret espoir que l’homme de ma vie me dise qu’il m’aime, que mes amis m’encouragent à continuer d’écrire parce que mon journal les fait rêver, et que ma famille attende mon retour ! Des cybercafés aussi, je pourrais parler à la suite de ce voyage, avec le temps que j’y aurais passé ! Comme d’habitude, il y a 4 postes : le premier est en panne, sur le deuxième un mec est en train de discuter cul avec sa copine sur msn messenger, sur le troisième une fille lit un texte de 10 pages tapé en Times new roman 8 points, et sur le quatrième une américaine pleine de fric et qui ne regarde pas le temps passer, visionne ses photos du Pérou. Ben, j’attends donc. Je n’ai rien d’autre à faire n’est ce pas ?
21 heures, enfin on m’accepte à bord. Je n’ai pas attendu pour rien. A moi, donc ce soir Buenos Aires, où n’en déplaise à Bernard, je vais sortir, non pas mes chaussures taconeos, ni encore moins mes escarpins (instruments avec lesquels je n’ai jamais su marcher !), mais mes ballerines Repetto ou mes tongs. Et puis, si ça leur plait pas aux argentins, c’est pareil !
Un peu de ville va me stimuler. C’est sûr.
22 heures. Ah ! Voilà qu’on appelle pour l’embarquement. Je l’aurais mérité mon Buenos Aires aujourd’hui.
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