Argentine
12 février, El Chalten
Jusqu’à plus d’une heure du matin, ce fut le cirque dans cette putain d’auberge sans portes, qui affiche effectivement sur ses murs : silence entre 1am et 8am ! Six heures, je dois me lever, pour attraper mon bus vers El Chalten, prochaine étape dans la région. Injustice criante : je dois le faire en silence !
J’espère y trouver un peu plus de calme qu’à El Calafate, c'est-à-dire moins de touristes et un hôtel plus vivable. El Chalten, c’est là que se trouve le Fitz Roy, une montagne dont le nom m’a toujours fait rêver et que, si j’avais quelques dizaines d’années de moins, j’escaladerais volontiers. Mais ce sont de véritables expéditions. Donc pas pour toi ma vieille ! En attendant, je vais essayer tout au plus de m’en approcher, et de la voir d’en bas !
Même pas grave, allez !
Les 5 heures de bus pour s’y rendre sont un régal. Je vois enfin la Patagonie, telle que je l’ai toujours imaginée, un vrai désert plutôt plat ou couvert de reliefs tabulaires à la manière des grands parcs américains, avec une piste rectiligne qui la traverse à perte de vue. Il fait encore et toujours ce temps exceptionnel. J’aurais eu de ce point de vue beaucoup de chance. Le ciel est somptueux car tacheté de nuages de textures très différentes les unes des autres et qui, sous l’effet du grand vent, bougent sans cesse. La lumière est difficile à décrire, mais elle ajoute au grandiose des lieux. C’est une lumière de vent, qui s’abat sur les choses comme si elle ne rencontrait aucun obstacle, pour tout éclairer de front, sans chichis.
Au fur et à mesure que nous avançons se dessine dans le lointain la cordillère des Andes, particulièrement spectaculaire à cet endroit, avec ses sommets en épines très acérées, groupés les uns contre les autres, comme pour se tenir chaud. Parmi les montagnes que l’on distingue, le Parc Torres del Paine, au Chili où je me trouvais il y a quelques semaines, mais vu sur l’autre versant. Contrairement à la Patagonie chilienne, ici, plus un seul arbre, plus une seule touffe de verdure, rien que des buissons courts, ras, secs, qui donnent au sol une couleur uniforme, dorée et gris vert. Et le bleu à peine croyable de toutes les eaux glaciaires qui ruissellent partout, pour former des rivières, des torrents, des bras du lac Argentino.
Nous voyons maintenant parfaitement le fameux Fitz Roy, avec son mur vertical dressé vers le ciel. C’est très rare. En général, les gens ne le voient que dans les nuages. Au pied de la montagne, le village de El Chalten, au bord d’un rio glaciaire bleu-vert laiteux. Ce ne sont que quelques maisons assez éparses, sans aucun charme, destinées à accueillir les randonneurs de montagne dont mon bus est plein. Je dois probablement être la seule à venir ici pour voir le Fitz Roy, mais d’en bas ! Je me console en me disant que je suis aussi probablement la seule à avoir fait le tour du monde, même si ce n’est que par les vallées !
Galère et longue attente pour obtenir une chambre, simplissime mais correcte, où j’aurais du calme pour deux nuits. Longue sieste de récup.
Ma RTT à moi, récupération du temps de tourments thymiques, de trépignement ou de trépignade, comme vous voulez, de tempête teutonique sous un crâne, de taciturnité (oui, ça existe !) triste ou de tristesse taciturne, de tanathologie terroriste ou de terrorisme tanathologique, de thrombose de la tolérance, de teignerie ou de teignasserie torturante, de tellurisme (influence de la nature sur le caractère des hommes) tyrannique et théurgique, ou de théurgie tellurique, de torpillage torrentiel de mes semblables, de turlupinade tourbillonnaire, de ténèbres et de ténesme, de tocade tocsonne, de taraudage torrentueux, de tensioactivité ténifuge, de terminisme terrifiant au stade terminal, de terrorisation teratogène, de totalitarisme trépidant ou de trépidation totalitariste, de trafalgar tragicomique, de térébration testiculaire de mon prochain, de tête de cochon, et taratata, etc.
C’est vrai qu’hier, j’ai été particulièrement tourmentée par tout cela, une crise de misanthropie aigue, comme il m’en prend parfois, avec l’envie de mourir et celle d’engloutir avec moi la planète toute entière ! Il y avait longtemps que je n’avais plus ressenti ce genre de choses avec autant d’acuité et, quand cela me prend, j’en sors en général épuisée.
Ca va mieux donc ! Mon système lymphatique aussi a l’air de s’être calmé sous l’effet des antibios. On dira pour être politiquement correcte que je devais être physiquement vulnérable.
Il ne me reste devant moi que quelques semaines, six si mes calculs sont bons. On commence à me demander si le temps a passé vite ou pas, et je suis complètement incapable de répondre à cette question. Je suis encore bien trop à l’intérieur, je crois, pour avoir des impressions comme celle là. Pour l’instant, je raisonne encore en journées ou à très court terme. Telle journée a passé vite. Telle autre a traîné. Telle étape était longuette, telle autre trop courte. Ce qui est sûr, c’est que j’ai eu le sentiment de prendre mon temps, sans courir après pour faire ce que je voulais, et que je vais au rythme qui est le mien.
Si je restais le mois supplémentaire initialement prévu il est probable que j’aurais ajouté au Brésil d’autres destinations à Rio et Salvador, que j’aurais probablement fait un tour du pays en avion, et en particulier que je serais allée en Amazonie. Je ne regrette pas trop cependant de ne pas m’y rendre, quand je songe à Kakadu Park en Australie, où le climat est à peu près identique et où la vie est dure.
Le soir tombe sur El Chalten, et je peux vous assurer que ce ne sera pas la fête, avec les quatre pékins du pub du coin. Je vais essayer d’avancer le bouquin de A. Brink le plus tard possible pour m’offrir une grasse mat bien méritée.
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