Argentine
7 mars, Iguazu
Voilà mon dernier texte argentin. Dans moins de deux heures, je suis dans le bus pour Rio, pendant 22 heures !
Voila ma dernière semaine de voyage. Mercredi prochain, à cette heure ci exactement, je serai à Paris.
J’intègre peu à peu l’idée de ce retour de façon plus positive, et cette nuit, pour la première fois depuis plusieurs jours, je suis arrivée à dormir de façon sereine.
J’ai commencé à écrire un bilan un peu technique de ce voyage. Il est peut-être prématuré. Je le ferai paraître après mon retour. Mais d’ores et déjà je peux parler des relations avec mes proches, et de la façon dont ce voyage a interféré avec elles.
Le visage de Nina commence à se profiler à nouveau dans ma tête. J’espère la retrouver telle qu’elle était, malgré ces dix mois durant lesquels elle a du beaucoup grandir. Je suis parvenue à oublier mon amour pour elle durant tout ce temps, à le mettre entre parenthèses en tous les cas, car son absence aurait été un frein à mon voyage. La nostalgie du début a fait place à une sorte de trou noir, durant lequel je n’ai pas pensé vraiment à elle, pas regardé aucune de ses photos.
Oui, oui, il est possible de faire ainsi l’impasse pendant longtemps sur un amour très profond, pour mener à bien un projet qui lui est, en apparence du moins, contradictoire. J’ai procédé ainsi avec ma fille également, pour des raisons différentes. La prise de distance m’apparaît même comme un mécanisme hygiénique indispensable à l’entretien de l’amour. Enfin, pour moi, il en est ainsi… La fusion ne produit que l’ennui, émousse la passion, fait écran à la conscience de la valeur des liens.
Je commence à penser concrètement aussi à mes amis et à nos retrouvailles, que j’imagine très joyeuses. Il y aura ceux qui auront été proches durant tout le voyage, ceux qui m’ont écrit régulièrement pour me faire part de leur quotidien, et m’auront permis de continuer à vivre un peu avec eux. Et puis, ceux qui n’ont donné que des nouvelles formelles de temps en temps. Ceux, enfin, qui auront été absents. Il est certain que pour moi, la solitude fut telle, que ces différents degrés de présence ou d’éloignement vis-à-vis de moi pendant cet exil, compteront beaucoup pour mon amitié future. Que ceux qui ont su rester proches soient remerciés, car ils m’ont fait là un cadeau inestimable !
Et puis, il y a la famille. Ceux que l’on n’a pas choisis et qui s’imposent à nous par l’histoire. Ceux là, c’est autre chose. Les relations se seront encore un peu plus distendues en ce qui me concerne, et la distance ainsi opérée ne peut m’être que profitable. Il y avait bien là un des buts de ce voyage, et je le crois atteint, du moins si je fais l’effort d’entretenir les dispositions d’esprit dans lesquelles je me trouve actuellement, et si je suis vigilante contre toute tentative de me faire à nouveau phagocyter.
L’écriture aura été un outil indispensable de ma communication avec tous. Je n’ai jamais écrit ce journal totalement pour moi, mais toujours en ayant à l’esprit ceux qui m’entourent. Je ne suis pas certaine d’avoir été lue par tous ceux dont j’aurais aimé qu’ils me lisent, et je préfère ne pas le savoir, car c’était quelque chose de si important pour moi que je ne voudrais pas être déçue. Ce journal a fonctionné comme un lien sans lequel ma solitude aurait été insupportable.
C’est pourquoi je m’y suis tellement accrochée et n’ai jamais succombé aux tentations occasionnelles de le laisser tomber. C’est pourquoi aussi sa régularité ne m’a pas pesée, comme le pensent mes interlocuteurs routards qui se demandent comment il est possible de trouver en voyage le temps de tant écrire. Le temps se trouve quand le besoin existe. Ce besoin je l’avais.
Enfin, il y aura eu Jim, et cet amour imaginaire porté à un inconnu durant 6 mois, qui m’a permis de ne pas avoir l’impression de tourner en rond, mais d’aller quelque part. Mettre un visage et une voix sur ce fantôme qui m’a tant hantée marquerait un point final à ce voyage.
En attendant, me voilà dans ce fameux bus énorme, à étages, dans lequel j’occupe la place que je préfère, celle isolée de l’avant, tout en haut. C’est confortable: air clim, semi couchette large, oreiller et couverture, repas à bord, moteur assez silencieux. Ca devrait aller, si je parviens à tuer le temps en dormant le plus possible.
Pour l’instant, il n’est que 13 heures, et je découvre un petit bout du Brésil dont nous venons de passer la frontière. J’ai une vue absolument panoramique sur la route, et vais tenter de relater ici quelques observations, pour passer le temps.
Le soleil est brûlant et la végétation complètement tropicale. Nous sommes encore très loin de l’Equateur, maintenant que je me suis renseignée, à environ 3000 km au nord. Un pont enjambe le fleuve Iguazu qui coule très tranquillement après ses chutes spectaculaires. Longs arrêts à la frontière où sévissent police et douane. Quelle stupidité ! Quelle mascarade !
Et nous repartons. Comme toujours, rien ne différencie un pays d’un côté d’une frontière et de l’autre. Les gens, les paysages, y sont les mêmes. Ne changent que les langues et les monnaies, c'est-à-dire tout ce que l’homme a inventé pour l’échange, marquant là sa volonté primitive de n’échanger qu’avec son semblable ! Finalement, le le Pénisme et sa préférence nationale sont peut être inscrits dans les gênes de l’humanité. Dans ce cas, on n’est pas prêt de s’en débarrasser ! Je ne veux pas y croire.
La route est maintenant bordée de flamboyants rouges et jaunes qui … flamboient (excusez moi !). Les plus beaux arbres de ce voyage resteront dans mon souvenir les jacarandas bleus d’Afrique du sud qui donnent aux rues un aspect irréel. Et j’en aurais vu des arbres au cours de ce périple ! Les eucalyptus d’Australie, les frangipaniers de Polynésie, les baobabs et les acacias africains, les géants des forêts néo-zélandaises. J’aime les arbres et les nôtres en France sont trop frêles et trop sages à mon goût.
1er arrêt : Foz de Iguaçu. Ville qui semble sans grand intérêt. Je ne sais pas si nous atteindrons San Paolo avant la nuit, mais j’aimerais bien voir quelle tête a cette immense ville.
Terminal de bus. Les gens attendent patiemment dans la chaleur, n’osant pas quitter leurs bagages. Comme les gares, c’est sinistre. Ca pue l’ennui et l’impatience, la fatigue et les pieds, une certaine angoisse, la sueur et beaucoup de tristesse.
Et c’est reparti. J’apprends qu’on ne s’arrête pas avant 8h30 et qu’il ne sera pas possible de fumer une cigarette. Dur. Dur. Quant à Sao Paulo ce sera 4 heures du matin. Mes voisins parlent portugais et cela m’apparaît comme tout à fait incompréhensible. J’espère qu’on parle au Brésil un peu mieux l’anglais qu’en Argentine, où j’arrivais tout de même à m’exprimer avec quelques mots d’espagnol et à saisir les choses simples.
Les paysages sont devenus maintenant très européens : immenses étendues de cultures de céréales sous un ciel pommelé dans la lumière dorée du soleil couchant. Les arbres les plus communs pour nous ont succédé aux palmiers, yuccas et bananiers de tout à l’heure. Peu de choses peuvent faire penser au fait qu’on est au Brésil. Une petite charrette couverte d’une toile colorée trottine au bord de la route. Un petit garçon marche seul en plein soleil. Deux vaches broutent dans le fossé. C’est à peu près tout pendant de longues heures, des champs des champs et encore des champs. Il faut dire qu’au Brésil, ils sont je crois 170 millions de bouches à nourrir, et qu’ils ont intérêt à cultiver un max dans le sud car le nord, désertique à l’est et tropical à l’ouest, ne peut pas produire grand-chose.
La TV ne peut pas s’éteindre et j’ai un écran en face de moi ainsi qu’un haut parleur au dessus de la tête. C’est déjà le troisième film qui passe depuis le départ. Je n’aurais pas même jeté un coup d’œil à l’un d’eux et la bande son stupide et criarde m’empêche de lire.
Ah oui ! Voilà quelque chose d’intéressant. Sur le bord de la route, des paysans sans terre campent dans des abris de fortune. Ils manifestent ainsi leur colère de ne pas se voir attribuer les terres non cultivées du pays. Ce mouvement est général dans tout le Brésil me dit-on. Pendant ce temps, ces connards d’américains débitent leurs films moralistes et sirupeux à la TV à laquelle je ne peux pas échapper, et réclament aux pays d’Amérique du sud le remboursement d’une dette inique qui les rend exsangues, et avec laquelle ils font la guerre en Irak ! Bon sujet de conversation avec mon voisin, qui n’a pas l’air si con, puisque lui aussi boycotte le film et reste plongé dans son bouquin. US go home !!
Le soir tombe. Nous nous arrêtons dans un restau sinistre où je parviens à composer tout de même ma pauvre salade qui désormais me fait vivre. Puis ça repart. Le mouvement du bus me berce agréablement tandis que mes boules Quies me protègent tant bien que mal de la bande son du film américain qui vient de démarrer.
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