Argentine
3 mars, Salta
Le temps est gris et bruineux pour la première fois depuis que je suis dans cette région, et c’est plutôt agréable.
Fred a trouvé une chambre vide hier soir à son retour du dîner. Sa chambre l’était aussi ce matin lorsque j’ai émergé vers 11 heures, ayant passé une bonne partie de la nuit à écrire. Pas de mot de remerciement après que je l’ai trimballé pendant 5 jours gratos, encore moins de mot d’excuse pour m’avoir blessée. Pas non plus trace du billet de 20 dollars qu’il me doit !
Salut donc concombre de mer (un tube ouvert aux deux extrémités), arthropode (animal invertébré dont le corps est recouvert de chitine, dit mon ODS !) de bénitier ! Tu dois être fou de rage contre moi, et tant mieux. Tu ne me pardonneras pas, bien que tu sois probablement un grand adepte du pardon, et c’est tant mieux tambien, parce que de ton pardon, je m’en fous !
Journée de pause, comme souvent quand j’arrive dans les villes. Ce qui veut dire en général se faire les ongles, se laver les cheveux, et éliminer les poils de toutes sortes ! Alors, le sentiment agréable du travail accompli contre les désastres de la kératine et les signes pourtant très faibles de la présence en moi de tostestérone, qui ne devrait vraiment rien avoir à y foutre nom de Dieu !
Salta est vraiment jolie avec tous ses immeubles coloniaux aux portes et aux balcons de bois. Je me contente de la visite du musée historique et de son magnifique patio ainsi que de la place centrale où il ferait bon boire une bière, si je ne buvais que du coca light. Mais je reste fidèle à mes résolutions narcissiques dont l’application consciencieuse commence à donner les premiers résultats.
Le soir, les rues piétonnes et leurs magasins sont ouverts jusqu’à 22 heures, et une foule dense s’y promène. J’ai du plaisir à y flâner aussi longtemps que l’animation perdure, regardant les gens et les choses, dépensant quelques petits pesos à des babioles colorées. Sur un marché couvert des petits stands servent à manger aux familles toutes les spécialités locales, tandis qu’un orchestre inca joue la cumbia aux sons des flûtes de pan.
C’est toujours le carnaval dans cette région, et j’ai pu y assister de près à Tilcara il y a deux jours. J’ai été épouvantée ! Les gens boivent comme des trous du vin dégueu à même le carton, tout en mâchant de la coca. Ils défilent aux sons hideux d’une fanfare répétitive pendant environ une heure, puis dansent frénétiquement pendant l’heure suivante sur deux airs de musique seulement, toujours les mêmes. C’est absolument litanique, hypnotique et conduit à un état de transe qui n’est pas très beau à voir. Quelques uns sont déguisés en des sortes de diables couverts de pierreries. D’autres portent en famille le poncho rouge de la région. Les hommes revêtent leurs plus beaux pantalons bouffants noirs et leur chapeau de feutre à grands bords et à fond plat. Les femmes portent des vêtements tissés incroyablement colorés. Tous sont couverts de blanc sur le visage et de mousse à raser en bombe, que les enfants s’amusent à envoyer de l’un à l’autre. Y compris sur mes lunettes, ce que je n’ai pas trouvé drôle du tout !
Finalement les joies du peuple ce n’est plus pour moi. Je dois avoir vieilli. Il faut dire aussi que le barbon de Fred avec lequel j’étais collée n’était pas non plus très participatif. Nous aurions pu au moins pendant quelques instants nous trémousser comme tout le monde. Mais les curés et leurs ouailles ne doivent pas se trémousser souvent ! Ce sont eux qui dans les villages, à la messe du dimanche qu’ils célébraient ou à laquelle ils assistaient, priaient Dieu en respirant l’odeur horrible de nos chairs brûlées à quelques dizaines de mètres, comme s’il était agi du traditionnel poulet du déjeuner dominical ! Finalement, j’aurais dû être plus dure avec ce Fred que je ne l’ai été ! Et si ce n’est toi, c’est donc ton frère, ou disons ton père ou ton oncle, n’est-ce pas ?
J’ai beau faire des efforts pour oublier, pour jouer le jeu de l’Europe nouvelle, j’ai beau ne pas confondre les états avec les peuples, les gouvernants avec les gouvernés, les armées avec les soldats, je continuerais toujours à entretenir cette haine atavique des allemands catholiques, dont le fameux pape ne leva pas le petit doigt pour dénoncer le massacre industriel de six millions de gens innocents. Que plus jamais je ne rencontre quelqu’un qui ait cherché à rencontrer un pape ou je lui fais bouffer du poulet grippé, ou pire, de la chair de juif sidaïque ! Salauds !
En cette nuit du 3 mars, jour anniversaire du 10ème mois de mon voyage, je dors peu. L’idée concrète du retour se précise progressivement dans ma tête et me hante.
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