J'ai la haine

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Argentine - Salta
de nadouchka, le 02-03-2006

J'ai la haine

Argentine

2 mars, Salta

Et bien ça n’a pas traîné ! Exit le goy qui se prend pour mon mari !

Nous avons laissé ce matin le jeune Alexandro à Tilcara pour une ultime avancée vers le nord qui nous conduit, Fred et moi, à la ville de Huamamarca, 3000 mètres d’altitude. Dès que nous y parvenons, je commence à ne pas me sentir bien, pas suffisamment en tous les cas pour faire le marché sous un soleil de plomb. Je dis à Fred que je ne souhaite pas rester dans cette ville très longtemps, et que je l’attends sur la place centrale à l’ombre.

Là, je termine le bouquin d’Erica Jong, qui s’avère en définitive une bonne surprise : bien écrit, foisonnant de personnages insolites, très juste sur les contradictions dans lesquelles sont prises les femmes, drôle et cru. Je ne me suis pas ennuyée un instant et le personnage principal est un archétype très attachant de femme ultra libérée et ultra prisonnière aussi d’un mariage chiant dont elle ne parvient pas à rompre les liens.

Est-ce cette lecture qui a influencé mon humeur de la journée ? Peut-être ! Toujours est-il que je fulmine sur cette putain de place à attendre ce mec pendant deux heures. Pas un restau ouvert pour le déjeuner et j’ai faim, ce qui a le don de me rendre carrément enragée.

Puis nous amorçons enfin le retour vers le sud, vers des terres moins hautes aussi pour moi, dans lesquelles je me sens mieux, lorsqu’au hasard d’une conversation Fred m’apprend qu’il a demandé et obtenu l’an dernier une audience avec le pape ! Alors ça, ça me tue ! Qu’on croit en Dieu à la limite je peux l’accepter si l’on fout la paix aux autres, mais qu’on puisse vénérer ce con de Pape, accorder le moindre crédit aux paroles de ce puceau pourri de fric, aller remercier ou demander de l’aide à ce clown ridicule, à ce diffuseur de sida à travers le monde, ça me hérisse ! Je ne dis rien de plus, et un long blanc suit notre dialogue. Le pape et sa papauté sont désormais entre nous !

Arrivés à Salta, assez grosse ville de province, nous trouvons une chambre dans un hôtel de style colonial très sympa. Et voilà que je l’attends encore pendant qu’il prend sa douche. Sur le chemin pour trouver un restau, il demande sa route à tous les passants qui passent, les remerciant chaleureusement pour leur aide, alors que la ville est bâtie comme toutes les villes d’ici en blocs numérotés de 1 à 100 et parfaitement alignés les uns avec les autres. Rien de plus simple. Il a le plan en mains et demande tout de même des renseignements. Je le suis, je l’attends, et nous finissons par avoir tourné en rond pour nous retrouver… au point de départ ! Il est con ou quoi en plus d’être un fan du pape ?

Je fulmine toujours car j’ai toujours faim depuis ce matin ! Lui, grignote toute la journée des trucs parce que, sans estomac il doit manger toutes les heures, mais moi, toujours fidèle à mon régime, il n’est pas question que je fonctionne ainsi. Lorsque nous arrivons au restaurant, enfin, il est 20h30 et ici c’est à peine l’heure de l’apéro. Le restau est immense, et vide. Je dis que je ne peux pas attendre 22 heures pour manger, et il commence alors à me faire la leçon ! Je fume toute la journée, je refuse tous les grignotages qu’il me propose, je dois m’adapter aux mœurs du pays, etc. C’est mauvais pour ma santé, etc. etc. Un mec qui prétendrait prendre soin de moi ? Des reproches ? Des leçons ? Des jugements sur ma vie ?

Je l’envoie vertement chier en lui disant que je suis hungry et angry, que je n’accepte aucune de ses remarques concernant ma façon de vivre, et que je vais manger de mon côté. Qu’il attende 22 heures s’il le veut, mais sans moi.

Hier, voyez vous, j’étais encore optimiste sur le fait que cette cohabitation et que ce voyage commun puissent durer deux jours de plus. Et bien, j’avais tort ! Je hais tout ce qui peut se prendre pour un mari, un père, un frère à mon égard. Mes maris je les ai balancés. Mon père a eu fort à faire avec moi et est mort depuis longtemps. Mes frères m’ont phagocytée tous les deux, et il ne reste désormais plus grand-chose de notre affection. Tout homme qui s’approche de moi aujourd’hui avec un jugement à mon égard, des conseils à me donner, des leçons à m’administrer, est bon immédiatement pour la porte ! C’est viscéral.

Voilà qu’au bout d’à peine 4 ou 5 jours que nous sommes ensemble, ce mec qui ne me baise même pas, se prend pour mon mari, à moins que ce ne soit pour mon père ou mon frère, ce qui ne peut être que pire encore ! Et connard, il faudrait que tu me baises sacrément bien pour que j’accepte que tu me reproches de fumer trop ! Il faudrait que tu me fasses jouir à un point tel, que je n’ai plus du tout envie de mourir de la clope tu vois, et ça c’est pas demain la veille qu’avec ta queue de catho tu pourrais y arriver ! Même le pape, il pourrait rien pour toi.

« Mon ange », je vais t’en faire voir de l’ange ! Un comme je les aime ! Noir, mauvais, qui pue la clope et la colère, qui exsude la haine du pape et de Dieu par tous les pores de sa peau, qui chie sur les bons sentiments, qui ne connaît ni le bien ni le mal, pour qui l’âme n’est qu’un inconscient mené par les démons, qui exècre les cimetières et veut se faire incinérer, qui dit non pas « merci » à Dieu d’être en vie mais « nique ta mère » à la mort, qui n’accepte l’aide de personne et n’en fait qu’à sa tête et si possible à l’envers, qui se souviendra jusqu’à sa mort de « arbeit macht frei », qui maudit ta reproduction à 4 exemplaires et tes liens sacrés du mariage, qui voit du cul partout, qui fait hurler Elton John dans la voiture, qui déteste toutes les créatures animales de Dieu et voudrait toutes les voir disparaître de la surface de cette terre, qui n’adresse jamais la parole aux gens qu’elle ne connaît pas car statistiquement, et donc à priori, ce sont tous des cons, qui ignore la compassion, la pitié, la charité et tout leur cortège de bonnes actions qui puent le rance, qui a un estomac qui crie et auquel il refuse de donner des gâteaux, qui passe sur les dos d’âne à toute allure pour rigoler, qui n’évite pas les trous dans les pistes, qui se gare dans un mouchoir de poche en poussant la voiture de devant et de derrière, qui se régale à donner des coups de pieds aux chats, qui ne se lave que le matin et aime s’endormir dans sa bonne odeur de crasse, qui mangerait de l’homme sans plus de dégoût que toi ce soir du lama, qui te ficherait bien son poing dans la gueule si il pouvait… Stop !

Je continue donc de fulminer de plus belle, sur cette belle place de Salta, en avalant seule et en trois bouchées affamées ma pauvre salade accompagnée d’un coca light. A tel point, qu’il ne m’est plus possible ce soir de partager ma chambre avec ce curé, et que je demande une autre chambre à la réception de l’hôtel. Je paierai le double mais au moins pourrais-je me balader à poils, fumer mes clopes dans la nuit, jouir de mon intimité et de ma liberté retrouvées, et écrire cette hargne qui me sauvera toujours de tous les cons de la planète.

Demain soir Fred prend l’avion pour Buenos Aires. De mon côté, je me rends à Iguazu à la frontière brésilienne le lendemain matin, pour ma dernière étape avant Rio. Cela sent tous les jours un peu plus la fin !

Mais ce soir, je ne suis pas triste. Je suis en colère. Contre les mecs, les maris en particulier, les allemands, les cathos, les hommes fidèles, les pères de famille, les babas cool, les écolos, les gens sans estomac et les chirurgiens qui leur raccordent l’intestin au fond de la gorge, les munichois, cette espèce la pire de toute l’Allemagne fasciste, les auto-stoppeurs, les blonds et les blancs, les mecs en short, les profs de toutes catégories, encore plus les profs pour handicapés, les yeux bleus, les moustaches, et toutes les queues et toutes les couilles du monde autres que celles qui sauraient me donner du plaisir !


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