Argentine
28 février, 1er mars, Tilcara
Il n’y aura pas d’autre premier du mois dans ce journal !
Fred a décidé de changer ses plans pour rester avec « son ange ». Nous poursuivons donc encore notre route tous les trois avec l’adorable Alexandro, et jouons à papa maman avec lui. C’est un charmant garçon qui a l’air encore d’un enfant. Il m’a offert un petit bracelet bien touchant, surtout qu’il n’a pas d’argent du tout pour voyager et que le moindre peso lui coûte beaucoup. Il nous questionne sans arrêt pour essayer d’apprendre un peu d’anglais, puisque Fred et moi ne communiquons qu’ainsi.
Fred continue à se montrer très gentil et très enthousiaste. C’est un homme un peu lunaire, rêveur, écolo jusqu’au bout des ongles, un peu désuet, croyant, qui ne manque pas de charme du tout. Il exerçait comme prof de maths et de sciences dans une école catholique pour enfants handicapés. Une sorte de vieux baba finalement, mais allemand et cool comme prétendait l’être les babas. Ca ne l’a pas empêché d’avoir un cancer de l’estomac tout de même ! Il s’extasie devant la moindre petite fleur, le moindre scarabée, le chant d’un grillon, tous les enfants qu’il croise. Il cherche en permanence à communiquer avec les gens que nous rencontrons, les aborde pour leur parler, ce qui est agréable pour moi, m’évitant la partie la plus désagréable du boulot. Il remercie les serveurs de restaurants avec déférence comme s’ils s’agissaient de saints, serre les mains avec gratitude de tous les patrons d’hôtel, embrasse longuement et chaleureusement tous les stoppeurs que nous prenons ! Parfait car cela m’évite là aussi les politesses qui me sont des corvées.
Nous dormons ensemble dans les mêmes chambres, et nous disons bonsoir dans toutes les langues du monde, avant de nous endormir sagement, chacun dans son petit lit ! Hier soir lorsque nous en étions à nous souhaiter bonsoir en allemand, je lui ai dit « gute nacht ». Il me demande si je ne connais que cette façon là de dire bonsoir. Je lui réponds que je connais aussi « arbeit macht frei ». Il a ri mais je ne sais pas s’il a vraiment apprécié. Il ne me tente pas suffisamment pour que je lui fasse des avances, et lui, de son côté, est fidèle à sa femme depuis 27 ans ! Le genre d’homme avec qui on pourrait baiser sans capote ! Le mari parfait quoi ! Donc aucun regret.
Me voilà donc doté d’un mari, moi qui n’ai jamais pu en supporter aucun ! Il agit d’ailleurs de plus en plus en tant que tel, au fur et à mesure que nous devenons plus familiers, me reprochant de trop fumer, ne me faisant pas confiance sur les itinéraires, voulant à tout prix effectuer lui-même les manœuvres difficiles de la voiture, etc. C’est sûrement un gentil, dans le genre mari, pas con du tout, plutôt beau garçon, responsable, paternel, pédagogue. Mais il ne faudrait pas très longtemps à ce rythme là pour qu’il m’énerve prodigieusement et que je l’envoie chier, avec ses fleurettes, ses grillons et ses saintes vierges !
Je crois qu’il commence à deviner que je ne suis pas un ange du tout ou alors un ange mauvais ! Dans la cafétéria biologique où il a insisté pour aller déjeuner, je n’aime rien, je pars sur le trottoir fumer ma clope comme une pute (je le lui dis), et jette dans l’assiette mon paquet vide qu’il ramasse derrière moi ! Alors qu’il essaie gentiment d’expliquer au chat de la maison de ne pas venir piquer dans son déjeuner, lorsque ce dernier tente de me grimper dessus, je lui administre un coup de pied qui le fait sauter en arrière en poussant des miaulements terrorisés ! Alors qu’il s’extasie sur une vierge quelconque au bord de la route je refuse de la prendre en photo ! Il va vite s’apercevoir que je ne suis pas une tendre. Enfin, pour deux jours encore, je peux réussir à faire illusion !
Hier Fred a pris le volant pour notre longue étape de Cachi à Jujuy qui a nécessité le passage d’un col à 3400 mètres, en plein milieu duquel nous avons crevé. Moi, à cette altitude je ne peux pour ainsi dire pas faire le moindre mouvement. Jambes flageolantes, mal de tête, nausées. Heureusement que je n’étais pas seule et que mes passagers se sont chargés de tout. Dans ce cas là, c’est vraiment le pied d’être avec des mecs !
Nous avons quitté la zone désertique pour traverser une espèce de jungle bien inattendue, avant d’arriver en soirée à Jujuy, une ville décevante par rapport aux merveilleux villages indiens que nous venions de traverser. Fred n’est pas content parce que notre chambre jouxte un garage, parce qu’il y a beaucoup de circulation, etc. Fred n’est pas un animal des villes comme tous les babas cools !
L’étape d’aujourd’hui, nettement plus courte, nous a conduit à Punamarca, où se situe la Vallée des peintres. Les montagnes, désertiques à nouveau, se couvrent de grandes taches de 7 couleurs différentes, posées là effectivement comme à dessein par de larges coups de pinceaux. C’est le rouge du fer, le vert du cuivre, le jaune du soufre, qui se mélangent pour donner des palettes d’une incroyable richesse qui se distribuent harmonieusement sur les reliefs. Chacun mène sa vie pour quelques heures et ce n’est pas plus mal. J’en profite pour reprendre le bouquin d’Erica Jong que j’ai laissé en plan, attablée dans le patio délicieux d’un petit restau de la place centrale.
Tilcara, où nous sommes arrivés ce soir, est encore un joli village. La place bordée de maisons basses blanchies à la chaux est entourée de stands très colorés d’artisanat bolivien, et la musique indienne hurle des hauts parleurs. C’est en effet le carnaval, et l’on peut s’attendre à une super soirée.
Comme chaque fois que je partage mon voyage au quotidien avec des gens avec lesquels je peux échanger, mon écriture se raréfie et devient plus laborieuse, me montrant bien la fonction d’exutoire de la solitude que ce journal a pu tenir durant le voyage. Peut-être en est-il ainsi par nature de tous les journaux.
Je goûte donc pour encore deux jours la présence de mes compagnons. Il ne me restera que 10 jours avant l’avion du retour ! Ce sera suffisant pour que ce journal reprenne un peu de contenu, et que j’ai envie d’y étaler tous les états d’âme que ce retour m’inspire.
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