A terre

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Argentine - Ushuaia
de nadouchka, le 25-01-2006

A terre

Argentine

25 janvier, Ushuaia

C’est la fin du Chili pour ce voyage. J’ai aimé ce pays, et ne dirais jamais assez combien je regrette de ne pas pouvoir aller dans le nord, le désert de l’Atacama, les salars, et les hauteurs de la Cordillère des Andes ! Putain de cœur !

Nous accostons à Ushuaia le 24 au soir, et passons notre dernière nuit sur le Mare Australis. C’est une arrivée vraiment magique dans cette baie éclairée des milliers des petites lumières du port et de la ville adossée à un cirque de montagnes aux sommets enneigés.

Réveil tout aussi beau, vers 6 heures du matin, sous un ciel sans aucun nuage, ce qui est rarissime ici. Puis nous devons débarquer. Des au revoir sans émotion aucune à la bande du club des six. Je charrie mes bagages jusqu’à la station de taxi, pour me rendre dans un petit hôtel centre ville. Pas de pesos argentins pour payer le chauffeur. Galère matinale qui finit par se résoudre.

Ushuaia est une assez grande ville de 60000 habitants, qui ne donne pas du tout le sentiment de sa réputation de bout du monde, car elle est très animée, très touristique aussi. Partout des boutiques de souvenirs, des restaus, des hôtels… Rien à voir avec le Puerto William d’hier qui lui, pour un bout du monde en était un vrai, un peu exagéré d’ailleurs à mon goût !

Je me rends compte, arrivée à l’hôtel, que je me suis trompée d’une journée sur la date d’embarquement du brise-glace, et que je dois passer ici non pas une nuit, mais deux. L’hôtel étant complet demain je vais devoir encore déménager. Bon. Je suis toujours aussi peu sérieuse dans le suivi de mon itinéraire et mes anticipations ! Matinée sans intérêt consacrée aux confirmations des prochains vols Aerolinas Argentinas, à la location d’une voiture pour demain, à Internet, à la lessive, comme dab.

La baie est belle, et de la fenêtre de ma chambre je vois les paquebots ancrés dans le port, ainsi qu’un brise-glace orange qui pourrait bien être le mien. A chaque départ, les bateaux actionnent leur sirène puissante et sourde, à trois reprises. C’est un son que j’adore. C’est celui du port de Marseille. Ce sont les algériens, sur le pont de 3ème classe du Ville d’Alger ou d’Al Djazira, qui partent heureux rendre visite à leur famille au bled après des mois ou des années de travail en exil.

Je visite cet après-midi l’ancien bagne d’Ushuaia. Emouvant bien sûr, car il y eut là de nombreux prisonniers politiques, anarchistes en particulier, mais moins intéressant que le bagne de Port Arthur. Encore une fois l’homme fait preuve d’une imagination sans bornes quand il s’agit de contraindre ses semblables, de les priver de liberté, de les embastiller. La prison est un univers qui me fascine dans ce qu’il a d’extrême aux plans psychologique et sociologique. Tiens, voilà peut-être quelque chose auquel je pourrais m’intéresser dans les années à venir. Tout a été dit sur ce sujet bien sûr, mais des milliers d’hommes et de femmes restent en attente d’un peu d’humanité qu’on peut peut-être leur apporter. Fonder un club de scrabble ? L’idée idiote m’en vient tout à coup. Pourquoi pas !

Je crois aux vertus du jeu pour donner du sens à la vie, et pour tuer l’ennui. Du jeu de compétition bien sûr, du jeu sans hasard, du jeu de performance qui demande du travail et de la persévérance. Bien souvent le jeu m’a sauvée du pire, du vide sidéral, ou au contraire du trop plein d’emmerdes. J’y ai trouvé le caisson hyperbare dans lequel me réfugier quand il fallait échapper à tout, à mon travail, à ma rage, à mes chagrins et à mon ennui.

Quelques heures dans un sas d’abstraction dans lequel on retrouve un peu de forces pour affronter à nouveau l’extérieur, le concret, la vie de tous les jours, ou bien au contraire son marasme intérieur. Quelques heures de plongée concentrée dans un autre univers, fait de signes, de règles propres, et évoluant selon un rythme immuablement défini. Un univers de silence (enfin en principe quand les connasses des basses-cours ne pépient pas !), de temps compté, de coups, de contraintes spécifiques, hautement jouissif pour tous les obsessionnels de la terre dont je fais, entre autres, partie. Un univers enfin où l’on s’évalue, on se mesure à l’aune de sa propre valeur, sans interférences aucune avec le jugement subjectif de quiconque, et sans conséquences réelles non plus. Beaucoup de choses que j’aime !

Mais attention ! Univers impitoyable, où la modestie est de règle, et l’épreuve de la frustration considérable ! Il faut donc avoir une haute idée de soi même pour trouver du plaisir à s’y confronter! Donc réservé aux Moi hyper forts, capables de faire semblant de ne pas l’être ! Enfin, c’est mon idée. A mon avis, ça doit se trouver chez beaucoup de taulards ce genre de profils.

Parfois j’ai le sentiment en écrivant que je délire ! Je me laisse aller aux mots et aux idées dans une sorte de rêve éveillé, dont je ne suis pas sûre du tout de la validité. C’est surtout vrai lorsque je me sens très seule, et aujourd’hui, à Ushuaia, je le suis à nouveau, comme chaque fois que je franchis une étape nouvelle du voyage. Là, dans ma chambre, assise sur mon lit, je pourrais rester des heures à écrire n’importe quoi, à parler à je ne sais qui. Je sais aussi que je suis lue, et souvent je censure mes écrits le lendemain, alors que j’y ai pris un plaisir fou sur le moment. La place du journal dans ce voyage aura été vraiment prépondérante.

Il s’agit de mille choses fondamentales. Fixer les souvenirs, un peu comme le fait la photo, mais pas seulement les souvenirs visuels. Bien plus que cela. Rendre compte d’une expérience hors du commun qui déjà pour cette seule raison mérite qu’on la suive. Accompagner ma solitude et m’offrir un moyen d’expression, moi si bavarde et si longtemps sans interlocuteur. Guider mon regard, car désormais je ne peux plus rien voir ni rencontrer sans y mettre des mots, et que chaque mot en appelle un autre, donc m’amène à approfondir ce que je vois. Et puis, maintenir mes méninges en état de fonctionnement dans cette vie de nomade où l’on est spectateur et pas acteur de quoique ce soit, ce qui a toujours eu pour risque de me débiliter complètement. Enfin, me donner une discipline, un travail à faire chaque jour, qui me maintient dans une maîtrise du temps qui passe.

Ainsi, il est très important pour moi de connaître la date du jour, et de sentir que ces dates s’égrènent. Beaucoup plus important qu’à Paris, où bien souvent j’ignore quel jour on est. L’espace que je traverse est un espace fait de kilomètres et de continents, mais c’est aussi un espace temps bien défini. Le sentir, le mesurer, m’y voir progresser, m’intéresse beaucoup, et m’est nécessaire. Cela me donne à la fois le sentiment de la densité de ce qui se passe mais aussi de son caractère très fini. Chaque jour ailleurs, mais chaque jour aussi dans le même calendrier, c’est rassurant comme une corde le long d’une paroi, dont on n’aurait pas necessairement l’usage, mais qui est là pour indiquer que le chemin se poursuit et qu’on ne s’en est pas égaré.

Non, non ! Je ne me suis pas égarée. Jusque là tout va bien, et tout se déroule selon mes plans, au jour près, au lieu près. Mes plans que la réglementation aérienne ne me permet pas de changer en rien, comme on me l’a dit ce matin à Aérolinas, alors que j’aurais bien effectué quelques modifications d’itinéraires compte tenu du raccourcissement de mon temps de voyage. Ainsi, je vais suivre très exactement ce que j’ai prévu il y a deux ans. C’est de l’aventure ça ? Bof ! Conclusion, pour les autres routards qui me lisent, on a intérêt à ne pas se tromper dans sa préparation de son tour du monde. On a très peu de possibilités après, en cours de route, de changer d’avis, sauf de dates de trajets.

Toutes mes dates sont désormais fixées jusqu’au jour du retour. Je vais faire un peu plus vite que prévu puisqu’il me manque un mois par rapport au plan initial, mais exactement le même parcours. Et pour revenir à la notion du temps, j’ai désormais le sentiment qu’il est vraiment compté. A tel point que j’ai demandé à Marie Do ce matin de se préoccuper de mon retour, peinture de l’appart, mise en état de la terrasse, etc. C’est la première fois depuis 9 mois que de telles idées me viennent à l’esprit. De telles idées ? Oui, celle du caractère très concret du retour, avec la clef qui tourne dans la serrure, la redécouverte de la petitesse de mon espace, de mes meubles, de mon lit, de la glycine qui aura commencé à pousser, des deux érables en bourgeons, du forsythia déjà en fleurs. Les premiers coups de fil aux copines. La première soirée TV, le premier film. Le premier samedi au club. La découverte de la mode de l’été 2006. La première bouteille de Sancerre. Et, avant tout bien entendu, le premier baiser de Nina.

Comme je vais la trouver changée ! Une année, c’est 20% de sa petite vie que j’ai ratée ! J’ai pris beaucoup de distance vis-à-vis d’elle au cours de ce voyage. Son souvenir a cessé de m’obséder comme c’était le cas les premiers mois. Je l’ai mise entre parenthèses parce que son évocation m’était trop difficile, générait de la nostalgie. Et la nostalgie j’y ai fait la chasse bien sûr, une chasse féroce qui a engendré de l’oubli. Je n’ai regardé ses photos qu’à une ou deux reprises, et il y a maintenant très longtemps que cela ne m’est plus arrivé. C’est une bonne chose qui ne résistera à ses premiers sourires, à la vision toujours émerveillée que j’ai de ses yeux noirs, à l’émotion que me procurent sa voix un peu grave, sa bouche ourlée, son teint si mat, ses cheveux d’ébène épais et brillants.

Rien que d’écrire cela, j’en suis toute chamboulée.

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