Dernier jour à Ushuaia

Récits de voyage > journal de voyage
Argentine - Ushuaia
de nadouchka, le 27-01-2006

Dernier jour à Ushuaia

Argentine

27 janvier, Ushuaia

Je ne sais plus en quelle année j’ai vu sur Thalassa, que mes soirées parisiennes pleines de vacuité, ne me permettent pas de rater le mercredi soir, un reportage sur les expéditions Quark. Je sais en revanche que j’ai tout de suite dit : « c’est pour moi », « je le veux » ! Les passagers du brise-glace en vêtements polaires orange s’extasiaient devant la banquise, et moi, bien calée sur mes oreillers, j’ai senti comme des démangeaisons d’envie. Depuis que je sais qu’il est désormais possible de s’y rendre en touriste, ce qui est assez récent, j’y pense. Voilà, demain, j’y suis !

Auparavant, j’avais suivi les épopées d’Antarctica, de mon idole Jean Louis Etienne, avec beaucoup de régularité. J’ai une admiration sans bornes pour son exploit, plusieurs milliers de km de marche à pied (je ne me souviens plus du chiffre exact) pour atteindre le pôle sud !

On comprendra alors mon excitation d’aujourd’hui pour ce départ qui a lieu demain, vers le 5ème continent, Terra Incognita, le vrai bout du monde car il échappe à la propriété des nations. Voilà la seule terre sur cette planète qui appartienne à tous, qui résiste contre les velléités d’appropriation, du moins pour l’instant. Une sorte de monde vraiment différent à mes yeux, consacré à ce qui reste beau chez l’être humain : la recherche scientifique, l’exploit sportif.

Mais ce qui me fascine là, ce sont d’abord les glaces, et ce qu’elles façonnent d’univers inhumain et je viens de commencer à le comprendre, d’abstrait. Bien sûr, il y a aussi les baleines, les manchots et je suppose plein d’autres monstres, mais ceux là je me contenterais de les voir à la télé. En revanche, les immensités chaotiques de glaces, les bleus des icebergs géants, les falaises que forme la banquise avant d’atteindre la mer libre, les nuits sans nuit véritable, le rugissement du vent incessant, la TV ne m’y donne pas accès. Je m’attend donc à une grande expérience de confrontation avec la nature, dans ce qu’elle a de plus exceptionnel. Bien sûr Marie, je prendrai des photos, beaucoup de photos, à partir desquelles je pourrais peut-être mieux raconter. J’espère mon écriture à la hauteur de ce que je vais voir.

J’écris ce soir du bel hôtel El Nires, où nous sommes conviés la veille de l’embarquement. Je partage une chambre avec deux autres personnes qui, à cette heure, me sont encore inconnues. L’hôtel excentré par rapport à la ville d’Ushuaia la domine complètement de sa terrasse somptueuse. J’aurais aimé cette ville, non pas pour le bout du monde qu’elle est censée représenter, mais parce qu’elle est un port magnifique, entouré de pics montagneux spectaculaires et couverts de neige, surtout ce matin. Les paquebots blancs y sont énormes. Les cargos de couleurs vives éclairent la baie. Les brise-glace orange, des bâtiments complètement géométriques, sont là et attendent le départ. C’est un beau port que ce port d’Ushuaia. Un port qui plus que tout autre fait rêver, ancré dans la montagne !

La ville elle-même, mise à part son activité portuaire, est livrée au tourisme, au marketing du concept du « bout du monde » qui attire des milliers de touristes du monde entier, en quête d’un extrême aisément accessible. Partout, sur toutes les publicités, sur toutes les enseignes, « el fino del mundo ». Le loueur de voiture du bout du monde, la laverie du bout du monde, tout y fait référence. Il doit il y avoir aussi des flics du bout du monde (oui, oui, j’en ai vu), des crématoriums du bout du monde, des égouts du bout du monde, Etc.

Je pars en Suzuki faire une balade ce matin au Parc National proche de la ville. Belles forêts, beaux lacs, beaux panoramas de montagnes blanches, mais paysage un peu européen à mon goût. La vraie Patagonie, celle de la steppe patagonne, on la trouve plus au nord du côté d’El Calafate, où je me rends plus tard.

Je trouve sur ma route un jeune argentin, fils d’un argentin et d’une allemande, aux boucles blondes et aux yeux bleus. Il est étudiant en philosophie ce qui me le rend tout de suite sympathique, la probabilité étant faible de rencontrer parmi cette jeunesse d’autres étudiants qu’en business school ou en informatique. Il me dit que de toutes façons, comme il n’y a pas de travail en Argentine, autant faire ce qui vous plait ! Lui, ce qui lui plaît, c’est la philo !

Nous sympathisons beaucoup et rions comme des tarés à cette idée que nous élaborons en commun, au fil de la conversation, d’un marketing des concepts philosophiques pour touristes. Et nous inventons, l’île de la liberté kantienne, l’île de la liberté aristotélicienne, l’île du communisme parfait, celle de la bestialité, de la domination absolue du Surmoi, etc. On offrirait aux touristes la possibilité d’y effectuer des séjours au cours desquels il devrait respecter toutes les règles de comportements afférentes au concept ! Les prix ne seraient pas identiques, partout bien sûr !

Nous avons beaucoup ri !

Richard, m’a trouvé des possibilités d’hébergement gratuit à Rio, chez des amis à lui, ce qui arrange beaucoup mes affaires, financières s’entend, et me permet d’envisager sereinement la suite du voyage pour laquelle je n’ai réservé que des lits en dortoir. Ainsi, et avec des sandwiches, je devrais arriver sans peine au 24 mars sans être attendue par les flics à mon arrivée à la maison. Il va me falloir très longtemps avant de remonter la pente, mais comme d’habitude, j’y arriverai.

Alors que j’étais attablée pour mon sandwich de midi précisément, j’ai lu un passage du livre de J. Semprun qui m’a bouleversée. Il y est question de chiens, de ces chiens dont je parlais hier ici, et qui me terrifient sans que je comprenne vraiment pourquoi. A l’arrivée d’un convoi de juifs (il ne l’est pas, mais portait le triangle rose des prisonniers politiques), les cadavres gelés des passagers-marchandises tombent sur le quai dès l’ouverture des portes du wagon. Tout au fond de celui-ci, on découvre, vivants, une quinzaine d’enfants, âgés de 8 à 12 ans, groupés tous ensemble. Les SS chargés de « l’accueil » tergiversent devant ces passagers pour lesquels ils n’ont pas d’instructions précises. Les gosses attendent sur le quai. Puis, les SS reçoivent leurs instructions. On conduit les gamins au milieu de l’allée principale du camp dans laquelle on leur demande d’avancer. Les enfants se tiennent par la main dans la neige. Arrive alors une horde de gardes armés de chiens qu’ils lâchent sur les gosses, et commence une horrible chasse à courre. Les survivants des chiens qui les déchiquettent, sous l’œil amusé de l’armée allemande, sont abattus d’une balle.

Je trouve là, tout naturellement, une association facile avec ma terreur des chiens. Est-il possible, qu’ainsi, inconsciemment, à travers les générations, se perpétue la mémoire collective ? Je ne suis pas loin de le croire. Ces enfants n’avaient pas même 12 ans de plus que moi. J’aurais pu être un des leurs. Quel miracle d’avoir ainsi échappé à une telle horreur de si près !

Bon ! Allez ! Demain l’Antarctique, sacrée veinarde ! « Cul bordé de nouilles », comme on dit à Marseille ! Oui, c’est vrai, depuis le commencement de ma naissance en 48.

Je vais tout de même amener avec moi le souvenir de ces 15 gosses, qui sont partis eux aussi pour le froid, et qui n’ont pas eu la chance de faire le même voyage que le mien.


retour aux autres articles du journal

 

Commentaires sur cet article

Ajouter votre commentairee

Dernieres actualités
18/03/2006 : Epilogue
13/03/2006 : Dernier jour à Rio
14/03/2006 : FIN
12/03/2006 : Dernier dimanche ailleurs.
11/03/2006 : Un jour pour moi
10/03/2006 : Journée carioca, gauche caviar aujourd’hui !
09/03/2006 : Rio c'est bien comme l'a dit (Da)rio Moreno
08/03/2006 : C'est moi la femme de Rio
07/03/2006 : Dernier texte argentin
06/03/2006 : Où suis-je ?
05/03/2006 : C'est la chute finale…
04/03/2006 : dernière étape argentine
03/03/2006 : carnaval
02/03/2006 : J'ai la haine
01/03/2006 : Passage d'un col


Autres liens :

Tags
Dernier jour à Ushuaia - Ushuaia - Argentine -