Australie
13, 14 octobre, Kakadu
Nouvelle et dernière étape de ce voyage dans l’outback, 3 jours deux nuits avec un autre bus, un autre groupe. C’est payé, faut y aller !
A l’auberge de jeunesse vient me chercher la guide, une aborigène à lunettes, la quarantaine, sèche comme une trique, les cuisses pas plus larges que les mollets, le tout évoquant un pied de vigne, en hiver. Elle porte pieds nus de hautes boots par-dessus lesquelles elle a mis des chevillières de laine noire. Ses cheveux teints en roux radasse encadrent un visage incroyablement ingrat, sorte de caricature raciste du sauvage tropical. La bouche est lippue, le nez écrasé et le front très bas. Elle est très brutale, ferme la porte du bus d’un coup terrible, mais intéressante. Elle nous compte sans arrêt d’un air renfrogné. Elle s’appelle Veronika.
Nous serons 18 aujourd’hui, 20 demain, dans un bus identique au précédent mais plus propre et plus moderne. La clim à fond, il y fait presque froid, et j’y ai retrouvé exactement la même place à l’avant que lors du voyage précédent, ce qui peut sembler sans intérêt mais qui, pour moi, en ces temps d’itinérance outrée, est aussi important que l’est pour un enfant de cours préparatoire sa place dans la classe. Oui, je retombe un peu en enfance en ce moment ! J’atteins cet état de régression que me procure le désert, mais contrairement à ce que j’éprouve quand je suis au Sahara, c’est une régression sans euphorie.
Le groupe est tout à fait différent des précédents. Deux familles danoises avec leurs enfants, deux couples d’italiens en voyage de noces, deux filles de Melbourne en vacances, une indienne de Londres, un australien typique avec casquette et caméscope, et deux vieux, Laurel et Hardie, tous deux néo-zélandais à grands chapeaux, mais qui ne sont pas ensemble. Lui, très petit et très mince, tout flétri, et elle, énorme et molle, toute dégoulinante.
Ambiance prévisionnelle calme donc, et ça me convient. Pas de musique dans le bus cette fois, je vais pouvoir retourner à mon MP3. Ambiance de beaufitude tranquille, qui n’est finalement pas plus mal que l’ambiance hooligan, tout aussi beauf. Ce sont des gens que je dirais " normaux ", allant, étant en train, ou ayant vécu la vie de tout un chacun, quel que soit le pays, fiancé, mari, deux enfants, si possible un garçon et une fille, puis retraite où l’on voyage. Zombie pour zombie, je préfère encore ça que le reste. J’ai l’habitude d’être cette zombie là, et je sais y trouver ma place. J’en ai l’expérience de toute une vie !
C’est un voyage incroyablement confortable, avec campements déjà installés de façon permanente, lits dans la tente, cuisinière, vrais couverts, poisson au dîner, fruits à volonté dans le bus, eau fraîche, et je dois en oublier, de ces petits plaisirs qui n’ont l’air de rien, mais qui font toute la différence entre ce qui est vivable et invivable.
La chaleur dans ce Kakadu atteint des sommets insoupçonnés de moi et indescriptibles. Une sorte de four brûlant dans lequel même l’air est terrifié, et reste parfaitement immobile. Mais c’est joli. Il faudrait le voir en docu plutôt que d’y être ! Nous faisons en barque, une balade sur une rivière couverte de lotus aux grandes feuilles en forme de chapeaux chinois, et aux fleurs splendides, éclatantes d’un fuchsia insolent. Sur les feuilles l’eau n’adhère pas et forme des petites flaques argentées et mobiles à la manière du mercure. Partout des oiseaux tropicaux, de formes et de couleurs inattendues, sur lesquels on raconte des histoires que je ne comprends pas, et qui ont des noms que je ne sais pas traduire. Toujours mon handicap ornithologique ! J’ai reconnu cependant le nom du jabiru. Il est très mignon. Des milliers de crocodiles, grosses masses grisâtres, écaillées et dures, cernent la barque. Garder les bras et les mains à l’intérieur. Ne pas faire de mouvements brusques. Les palmiers, les yuccas, les bambous, s’élancent vers un ciel blanc à force de chaleur. Les water lilys, nos nénuphars, sont attendrissants comme tout.
Le groupe va visiter une ferme de crocodiles. Plus rien à foutre des crocodiles, moi ! Déjà vu. Biffez les mentions inutiles. Je reste dans la clim du bus.
Puis un centre culturel aborigène. Rien à foutre de la culture des aborigènes, moi ! Je fume cigarette sur cigarette et trouve un refuge dans une salle de vidéo climatisée où je peux fermer les yeux.
Puis un site de peintures rupestres. Rien à foutre des peintures rupestres, moi ! D’horribles poissons vaguement dessinés sur la roche. Allez, regarde le paysage, c’est beau tout de même. Un petit effort, une petite photo, allez, allez !
Le camp est situé dans un superbe lodge avec piscine. Il y a un kiosque Internet. C’est à peu près tout ce qui m’intéresse.
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