En route pour le désert

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Australie - Outback
de nadouchka, le 28-09-2005

En route pour le désert

IAustralie

Outback,

28 septembre, Silvertone

Je suis arrivée à l’heure dite à la gare routière d’Adélaïde pour rencontrer un groupe, qui s’est avéré être fantomatique. Grâce à l’excellent service du backpacker qui m’y a accompagnée et qui a téléphoné à l’organisme, j’ai su que je n’avais qu’à attendre. C’était encore l’aube, et la nuit avait été très orageuse. Trottoirs trempés de pluie luisante et atmosphère d’automne, pour attendre ce départ dans le désert.

Le véhicule est arrivé avec presque une heure de retard, un minibus 4X4 Toyota Landcruiser, vieille guimbarde, et à son bord, une jeune japonaise de 20 ans et le guide, un géant blond guère plus âgé, avec un visage de bébé qui conserve l’imprécision de l’enfance, à demi dissimulé sous un vieux bonnet sale et une peau qui ne dissimule pas une crise encore récente d’acné juvénile.

Il s’appelle Hi, elle s’appelle Kao. Demain, 12 autres passagers majoritairement hollandais nous rejoindrons. Kao est une vraie japonaise, sourire béat, démarche maladroite avec un pied en dedans, et cheveux auburn et frisés comme toutes les jeunes filles de son pays !

La musique d’une radio publicitaire gueule à fond, pour l’ambiance sans doute, pas si facile que cela à créer il est vrai dans un " groupe " aussi hétéroclite, sorte de trio très improbable que tout sépare ! Une sorte de nouvelle Sheila anglo-saxonne tonitruante reprend " bang, bang ! ", le célèbre tube de sa grand-mère, revu façon techno !

Kao est étudiante en anglais depuis quelques semaines à Adélaïde. Elle parle très mal et semble encore moins comprendre l’accent fortement rural et australien de Hi et le mien, plus frenchy, tu meurs !

Nous quittons donc Adélaïde, dont je n’ai pas parlée. Grosse ville provinciale d’un million d’habitants (il y en a 5 à Sydney et à Melbourne), tranquille avec ses centres commerciaux, ses rues piétonnes et ses vieux cafés en terrasse. Quelques vieux bâtiments font l’orgueil de la ville, dont on a vite fait le tour. Les musées proposent la même chose que ceux de Melbourne, Musée de la marine, Musée de l’immigration et jardin botanique. J’ai donc pu sans aucune mauvaise conscience me consacrer à mon intendance, et tout de même craqué pour un nième t-shirt noir, mais pas mal du tout !

Dès que nous sortons de la ville c’est enfin la campagne, avec ses champs cultivés et ses vallons verts à perte de vue, dans lesquels étincellent des carrés de colza jaunes sous le ciel plombé de la matinée. J’ai parcouru jusqu’à présent plus de 4500 km sans voir une autre activité rurale que celle de l’élevage. Des céréales donc (pour le breakfast sans doute !), des patates et de l’huile de colza pour les faire frire.

Le véhicule est étroit et je ne comprends pas très bien comment 14 personnes pourront y vivre pendant 3500 km et 10 jours, mais peu importe ! Nous traînons derrière nous une petite roulotte dans laquelle se trouve le matériel de cuisine et nos bagages. Sur le toit, les sacs de bivouac en toile militaire, qui ont l’air très usagés et pas très propres. Tout a l’air très vieux, et respire la décontraction ! Tant mieux !

La route se poursuit interminable, comme toujours, sous un ciel mi bleu mi blanc, et dans un vent frais qui transporte les nuages à vue d’œil. A l’horizon, les champs se fondent dans la grisaille du ciel. De temps en temps un arbre rompt la monotonie du paysage. Et sur le bord de la route des fleurs sauvages mauves éclairent notre perpétuelle avancée. Les distances ici n’ont plus rien à voir avec ce que nous connaissons et j’ai perdu dans cette immensité tous mes repères. J’ai compris ce matin seulement qu’il y a une demi heure de décalage horaire entre Melbourne et Adélaïde par exemple. Plus rien n’est comparable à nos repères spatio-temporels européens, même si par une vieille habitude stupide, je convertis toujours les distances en trajets Paris-Marseille !

Je profite d’une accalmie de la radio pour brancher mon MP3 qui a la bonne idée de diffuser l’ouverture de " La fuerza del destino ". Je vais vers le désert et comme chaque fois que cela se passe, j’ai l’impression d’avoir 15 ans ! D’autant plus que je relis en ce moment " Des souris et des hommes ", livre qui a marqué profondément cette période de mon adolescence.

Nous parvenons à une ville fantôme, Terowie, qui vivait de l’arrêt du train sur son parcours, et qui s’est éteinte dès que le train ne s’est plus arrêté, il y a 30 ans de cela. Seuls 150 habitants sont restés dans la ville, dont on voit tous les équipements désormais abandonnés, l’école, la mairie, l’hôtel, le pub, etc. De vieilles carcasses de voiture encombrent encore les rues. Les maisons décrépites ont gardé aux fenêtres les rideaux d’autrefois, déchirés et gris. Tout est cependant resté en l’état, sans le moindre pillage. Nous sommes en Australie ! Les quelques habitants qui demeurent ici sont touchants de fleurir si bien le petit carré de jardin qui devance leur maison, désignant ainsi tout de suite au visiteur où la vie est restée et où elle s’en est allée. Je photographie une incroyable vitrine de magasin pour enfants, dans laquelle les mannequins ressemblent traits pour traits aux poupons de mon enfance, il y a plus de cinquante ans !

Puis le paysage change. Il devient de plus en plus désertique, les champs faisant place peu à peu à ce maquis que l’on appelle le scrub. Apparaissent alors les genêts éclatants dans leurs fleurs jaunes, les buissons d’épineux gris vert, la terre rougeoyante, et par endroits des roches. Ka, assise à l’avant, a la tête qui bringuebale et qui penche sérieusement vers les épaules blondes de Hi. Hi ne cesse de se gratter partout, de se récurer les oreilles, de se frotter le cuir chevelu, et d’égratigner les croûtes de ses boutons d’acné, concluant son cheminement en observant ses ongles sales. Quel dommage, et quel contraste avec ses beaux bras musclés couverts de jolis poils blonds roux !

Les silences sont très longs entre nous, et je suis en général celle qui les rompt, commentant ça et là un oiseau qui passe, un éclaircissement du temps ou les kilomètres qui défilent.

Je renoue avec les lunchs d’Afrique, en retrouvant ma tranche de cheddar sur du pain de mie pour un déjeuner debout au bord de la route. Mais, bonne surprise, pas de procédures imposées, de lavage de mains au Dettol, ni même de rinçage de la salade ! Tout cela me semble très dégoûtant, mais très cool ! Nous commençons à subir les mouches, qui seront notre principal ennemi dans l’outback australien. Il faut mâcher en gardant la bouche bien fermée pour ne pas en avaler une !

Le déjeuner dénoue un peu l’atmosphère et Ka me fait part de son goût pour la musique turque ( !). Je saisis l’occasion pour lui faire écouter tout ce que j’ai de grec, de turc, de roumain et d’arabe sur mon MP3. Elle est médusée ! Quant à Hi, il n’avait jamais entendu de musique semblable et n’en soupçonnait pas l’existence. Ce qui me rappelle que j’ai omis de signaler, sur ce thème de l’indigence culturelle des jeunes australiens, que mon voucher de voiture de location mentionnait mon adresse ainsi : Paris, Italie !

Il pleut désormais, malgré le raï qui nous apporte un peu de soleil. Quoi de plus triste qu’un désert sous la pluie ? Malgré la chanson de je ne sais plus qui et qui dit : " espérant comme un désert qu’un nuage caresse ".

Malgré ce ciel plombé je me sens très heureuse, comme chaque fois que je rencontre le désert qui est le seul lieu au monde capable de me procurer l’enthousiasme de mon adolescence. J’ai un réel plaisir aussi à me faire transporter, ce qui me permet d’observer davantage, et de prendre des notes au fur et à mesure de ce que je vois, pour ma " rédac " du soir !

Nous longeons une voie ferrée, interminable elle aussi, sur laquelle nous ne croiserons qu’un train tout rouillé, comme le sont en général les trains de marchandises. Mais c’est un convoi à vide qui sied très bien au paysage de désolation dans lequel nous progressons.

Nous parvenons vers 15 heures dans une bourgade appelée Broken Hills, où se trouve un Mac do, un immense cimetière, un camping de caravanes, un motel, un pub, plusieurs garages et un super marché, tout cela aligné le long de rues aussi larges que des avenues et désertes.

Dans les rayons Hi s’extasie sur les pistolets à eau et sur les ballons, pour se résoudre finalement à se contenter d’un gâteau au chocolat.

A quelques kilomètres, Silverston, ancienne ville minière d’argent, de plomb et de cuivre, aujourd’hui désertée depuis l’arrêt de l’activité, véritable ville fantôme, hantée de trois marchands d’art ou peintres qui essaient de profiter du passage touristique. Des maisons abandonnées, en ruine, du matériel industriel laissé à l’abandon, et un pub digne de Bagdad café, comme ce lieu est probablement devenu après la notoriété du film qui y fut tourné. Car ici on a tourné Mad Max 2 ainsi qu’ " Une ville nommée Alice ", et le pub vit désormais de l’exploitation de cet exploit qui n’en est pas un, en affichant diverses photos des tournages et des artistes, ainsi qu’en exposant la voiture de Mad Max. Tout le lieu est résumé dans cette anecdote bien triste, d’une pauvre fillette de 7 ou 8 ans qui vit là et trimballe pour le montrer à tous les clients les photos de mode qui ont été prises d’elle au milieu du décor naturel de l’outback, dans Madame Figaro ! Cela ne s’invente pas !

Les peintures exposées sont absolument sans intérêt, pâles pastiches de la peinture anglaise classique, de l’impressionnisme ou de la bande dessinée. Ce sont des toiles d’un figuratif déplorable qui ne m’étonnent pas dans ce pays, alors qu’elles sont considérées comme appartenant au top ten des peintres australiens du jour.

J’ai tout de même trouvé dans ces boutiques un joli collier de coquillage pour aller avec mon nouveau t-shirt noir ! Ne nous laissons surtout pas abattre !

Nous posons nos bivouacs militaires à même le sol en béton sous l’auvent qui précède l’entrée du pub, au milieu d’énormes cafards ou scarabées,( je ne ferai jamais la différence !) pas rassurants du tout. Le vent glacial souffle en fortes rafales. Au loin le tonnerre tambourine, et dans ce décor plutôt infernal je dors comme un bébé. Merci le Vieux Campeur, pour mon duvet si chaud et si doux, mon oreiller ergonomique, et mon matelas autogonflant qui atténuerait tous les bétons du monde !

Ce duvet est d’ailleurs devenu chez moi un véritable objet transitionnel, et je ne peux plus du tout me permettre de dormir dans des draps, quel que soit leur douceur ou leur fraîcheur. Les quelques nuits où j’ai tenté de le quitter je ne me suis pas endormie, et ai du m’y replonger. Les draps me paraissent froids, les lits me paraissent sales, les couvertures trop lourdes ou trop légères. Je ne peux plus supporter que la plume d’oie en forme de sarcophage, une sorte de doux cercueil dans lequel je me momifie pour trouver le sommeil.





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