Australie
29, outback
Il ne peut même plus il y avoir de nom de lieu sur mes textes, car nous nous trouvons au milieu de rien, d’un espace géant de plusieurs milliers de kilomètres, où les noms n’ont plus vraiment d’importance.
En ce matin très froid nous retrouvons à la gare de Broken Hills le reste du groupe, 9 hollandais dont pas un ne semble voler (quelle mauvaise blague !), 2 belges dont tout le monde sait qu’ils n’ont jamais volé bien haut, et une allemande qui pourrait être l’arrière petite fille de celui qui a composé le Hollandais Volant.
Ce sont tous des étudiants ou de jeunes travailleurs de 20 ans qui prennent une année sabbatique pour venir vivre en Australie pendant un an. Ils parlent un bon anglais et flamand entre eux. Il ne me manquait plus que cela ! Je suis déçue, pas un seul francophone.
C’est un groupe déjà constitué depuis trois semaines, et ils se connaissent bien. Il ne sera pas facile ni pour la japonaise ni pour moi d’y trouver une place. Notre bébé-guide n’effectue d’ailleurs aucun effort pour nous présenter les uns aux autres, et démarre le moteur comme s’ils les connaissaient depuis toujours.
Ils sont étonnamment grands et forts, du haut de leurs 20 ans, surtout les garçons. Mais qu’est-ce qu’elles leur ont donné à bouffer leurs folles de mères pour les rendre comme ça ?Au début bien sûr, on ne distingue rien ni personne dans un groupe, que les caractéristiques communes. Ce sont donc pour moi des flamands gutturaux à peine sortis de l’adolescence. Les filles sont blondes, longilignes et exposent une tranche de leur corps entre leur haut trop court et leur bas trop bas, hanches fines et parfaites cambrures de reins à l’arrière, début de l’aine et du pubis à l’avant ! Les garçons ont l’air bête des garçons de leur âge, leurs corps immenses portant une tête qui conviendrait mieux à un garçonnet.
Nous visitons les Royal Flying Doctors, rendus célèbres paraît-il par une série télévisée d’envergure internationale. Rien à dire d’autre de cette visite si ce n’est que le prix d’une vie n’est pas le même pour un plouc de l’outback australien et pour un enfant africain. En Afrique, on pourrait sauver des milliers de vie chaque jour avec autant de moyens. Je ne m’y ferais jamais !
Après ce premier sentiment rebelle comme à l’habitude, la visite des avions sanitaires ne peut pas me laisser indifférente, et les souvenirs difficiles et tristes surviennent en rafales. Allez ! Une petite liste vaut mieux qu’un grand discours que je ne saurais de toute façon pas faire.
Algérie, novembre 1992.
Grand Erg Occidental, mer de sable de 400 km.
Le feu de camp et leurs chansons au loin.
Moi, le duvet déjà dans la dune et sous la lune.
L’éclair fulgurant qui transperce la moitié du corps.
Puis l’aube, et l’étonnement de sentir que l’on peut bouger.
Le départ à pas précautionneux, un pied devant l’autre.
La lente avancée de plusieurs heures dans le reg noir.
La compagnie tranquille de Mohamed qui porte mon sac.
L’évanouissement sur la première trace de sable comme un naufragé sur le premier rivage.
Le couscous qu’ils veulent me faire partager.
La banquette arrière de la Land Rover dans laquelle je les quitte.
L’accueil du beau touareg qui veut finir la nuit avec moi et ne croit sans doute pas à ma migraine.
L’hôtel de Timimoun et la douche fraîche pour se dessabler un peu.
L’hôpital, le médecin algérien qui avait fait ses études à Grenoble.
Les traces d’excréments sur les murs dont me protégeaient mon duvet.
Les femmes asthmatiques en cette nuit de vent de sable.
Leur pudeur, leur terreur de se faire ausculter, leurs cris.
Puis plusieurs jours après, l’arrivée des deux " sauveteuses " au sac à dos rouge.
Le brancard, les sangles et la seringue électrique.
L’avion en tous points semblables à celui-ci, les deux pilotes.
Puis la pluie du Bourget, l’embouteillage de l’A1, l’ambulance toutes sirènes dehors.
Les rideaux jaunes de la réa, les sonneries du monitoring et toujours le sable qui gratte.
L’infirmier de nuit algérien, jeune, doux, robuste et en pleine santé, son sourire et ma planche de salut.
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