Très longue journée de route

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Australie - Outback
de nadouchka, le 04-10-2005

Très longue journée de route

Australie

4 octobre, outback

Très longue journée de route qui commence mal. Un des jeunes manque à l’appel ce matin. Son bivouac est vide. Il était très saoul hier soir, et est parti dans la nuit dans le bush, où il s’est sans doute perdu, cet imbécile !

Nous organisons une battue (bien désordonnée comme tout ici), sans succès. Nous le retrouverons, penaud et blessé, à la station essence la plus proche où il est parvenu à l’aube après avoir beaucoup marché. N’importe quoi peut arriver dans ce groupe, j’en ai bien peur, tant tout fonctionne n’importe comment, sans surveillance ni règles aucune, avec ce grand paquet de tout petits enfants qu’ils sont encore. Allez mémé, ta gueule !

Il fait presque 40° maintenant et heureusement qu’ils m’ont laissée le bon siège à l’avant pour les 7 ou 8 heures que nous devons passer dans cet enfer. La musique démarre dès le départ, et il n’y aura aucune pause au cours de la journée. Je ne peux ni lire, ni écrire. Juste penser un peu, et je ne suis toujours pas avec eux !

Ils me sont si étrangers aussi ! Ils ont dû venir faire cette expérience parce qu’on a supprimé le service militaire obligatoire je crois. Ils s’en sont inventés un ! Ils ont eu envie de ça, d’un an ailleurs, à l’étranger, pour apprendre n’importe quoi, exercer n’importe quelle activité, surtout pas celle pour laquelle ils ont étudié. On leur demandait de casser du fellagha, ou du vietmin, ils le faisaient. Mais ils partent d’eux même, tout cela non pas pour la nation, mais pour leur CV.

Ils jouent à dire bonjour aux véhicules qu’ils croisent, et quand on ne leur répond pas ils crient des ouh ! tous ensembles et rigolent. Ils ne se parlent pas. La musique qu’ils partagent en se dandinant tous plus ou moins leur tient lieu de langage. Le camion s’arrête. Trois garçons en descendent et se mettent à courir nus sur la piste. Voila. Ils jouent.

Quelle tristesse tout de même que cette jeunesse là. Je n’aimerais pas être à sa place. Ils jouent mais ne jouissent pas. Ils sont trop sages, trop inquiets, trop prudents ou trop cons, je ne sais pas. On pourrait les imaginer draguant, baisant, fumant des joints (surtout des hollandais chez qui c’est permis !), mais non. Le soir ils s’arsouillent à la bière, enfin les garçons, pas les filles, et s’endorment en rotant tout seuls dans leurs duvets. Le balancement, le martèlement, les trépidations, les hochements de tête en rythme ont remplacé les paroles et leur tiennent lieu de ciment.

Et je repense à mes 15-20 ans, avant les années militantes de l’après 68, où nous fumions des Celtiques pour faire plus forts, où nous baisions dans tous les corridors, sous tous les sièges arrière de tous les bus de vacances, où l’on aimait le vin tout en se contentant de Kiravi. Nous refaisions sans cesse le monde, passions des nuits à polémiquer, jusqu’à se battre physiquement lorsque nous n’étions plus d’accord. Mais sur quoi ? Sur les évènements en Tchécoslovaquie, sur la valeur prédictive que nous accordions à Lelouch, sur le rapport entre l’art et la société, sur la primauté de la forme sur le fond, etc. Nous commentions le dernier Cahier du Cinéma avec passion, pendant que se préparait du poisson grillé avec Archie Shep qui gueulait sur le tourne-disque. Mais nous écoutions aussi tant de chansons à texte, et adorions la poésie, Prévert que nous citions par cœur, Boris Vian. Nous détestions nous laver, nous habiller, nous lever, nous bijouter, nous chapeauter, et tout le tintouin. Nous nous prenions pour des dieux parce que nous osions marcher pieds nus dans les rues de Marseille, les garçons avec leur longue mèche qui leur valait tant de reproches, moi les cheveux coupés ras à la Jean Seberg. Nous courions éperdument en poussant nos mobs chaque matin pour les faire démarrer. Nous avions la haine des vieux. Nous rêvions de casser du flic, de nous peindre la tête en bleu avant de se la faire sauter à coups de bâtons de dynamite. Nous avions vu le Mépris aussi, peut-être 4 ou 5 fois à la suite, et en sortions les yeux rouges sans plus pouvoir parler. Nous aurions voulu être à la fois des Bonnie and Clyde et des Antoine Doinel. Nous organisions des semaines épouvantablement chiantes de cinéma du réalisme socialiste, qui laissaient notre salle d’art et d’essai tristement déserte de tout spectateur. Mais il y avait nous. Et puis, nous chantions Bandiera Rossa à tue-tête, par romantisme révolutionnaire, et nous croyions à la classe ouvrière. Nos volumes du Capital étaient reliés avec du papier jaune, à la manière dont on nous avait appris à le faire pour nos livres d’école, et soigneusement classés sur une étagère. Nous rentrions dans les bidonvilles après la classe pour y boire du thé à la menthe. Nous prenions des trains de nuit Marseille-Paris, pour nous rendre en cachette au Congrès de la FAO sur la faim dans le monde. Nous nous filmions en train de faire l’amour parce que nous n’avions jamais vu de films pornos. Nous nous baignions toujours nus, et les filles avaient jeté leurs soutien gorge au feu. Nous voulions l’arrêt de la guerre au Vietnam, et courions en criant Ho ! Ho ! Ho Chi Min !

J’arrête, car ce se serait sans fin.

Le soleil se couche et nous roulons toujours, car avec l’histoire de ce matin nous avons pris du retard. Je n’en peux plus. J’étouffe de chaleur et de musique. Les baskets puent. On aperçoit la montagne rouge et tabulaire de Ayers Rocks, notre prochaine destination, et les jeunes se lâchent. Certains de façon vulgaire, tous en hurlant.

Puis, c’est enfin la nuit, et un air moins brûlant que souffle la fenêtre. Les jeunes alors se mettent à chanter tous ensemble une chanson plus carrée et plus mélodieuse que celles que nous avons entendues jusqu’à présent. Ils balancent leurs briquets allumés. Ils en connaissent tous par cœur les paroles, sauf moi bien entendu. C’est très beau.

Alors ils m’ont émue et j’ai pleuré. Un peu sur eux. Beaucoup sur ma jeunesse perdue.

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