Australie
22 septembre, Hobart
Je roule vers l’extrême sud-est de la Tasmanie, la péninsule de Tasman, qui est séparé de l’île principale par un isthme étroit appelé Eaglehawk neck, le cou de l’aigle faucon ! Les camions que je croise sont encore plus beaux que sur le continent, argent et rouge, ils transportent des grumes pour l’industrie forestière.
La côte est ici très complexe, et la mer pénètre dans les terres partout, formant des baies si profondes qu’elles ressemblent à des lacs, entourés de forêts sombres et denses. On ne sait plus très bien se repérer dans de lacis de terre et de mer, au beau milieu duquel la route se fraie des chemins détournés.
Les départs du matin sont redevenus aussi enthousiasmants pour moi qu’aux premiers jours de ce voyage. Avant le démarrage du moteur, je m’attache chaque jour au même rituel : nettoyer mes lunettes de soleil et les mettre sur mon nez, puis allumer le MP3 et brancher mes oreilles sur les écouteurs, ou les écouteurs sur mes oreilles, si vous préférez !
Ce matin, ce sont les Gipsy King qui accompagnent le départ, et ils sont si incongrus dans ce paysage austral ! Oui, je sais, ce n’est pas de la bonne musique, c’est un groupe qui n’a de tzigane que le marketing, mais je les aime, et ils me donnent surtout un enthousiasme formidable ! Et puis tout ce qui est tzigane me parle. L’histoire de leur peuple et du mien sont intimement liées, non par la culture, mais par les parcours géographiques qui ont été les nôtres à travers l’Espagne et l’Europe de l’Est, puis bien sûr par la persécution dont nous avons fait l’objet ensemble dans les camps nazis, ce que l’on oublie trop souvent. Entre le tzigane et le juif, des siècles d’errance commune et de souffrances imposées par la bourgeoisie bien pensante. Vous ai-je convaincu d’aimer les Gipsy King ?
Je vis un éternel printemps. C’était le printemps en Afrique, c’est toujours le printemps ici en Australie, comme ce le sera plus tard encore en Nouvelle Zélande. Un printemps de 7 mois, voilà ce que la terre m’offre en cadeau cette année ! Le temps est donc toujours délicieux, ensoleillé mais frais, et partout me suivent les fleurs sauvages, les arbres en bourgeons et les verts tendres des pâturages. Partout du mimosas, non pas en arbuste comme nous le connaissons, mais porté par de grands arbres dont le feuillage est lourd des millions de petites boules jaunes et velues de leurs fleurs.
Comme tous les matins, je pars donc ce matin de printemps, sans trop savoir où je vais exactement, et moins encore où je vais m’arrêter ce soir. Qu’est ce qui me pousse ainsi à trouver chaque jour l’énergie de partir alors que rien ni personne ne m’y oblige ? C’est un mystère ! Je poursuis un plan, conçu de longue date bien sûr, mais comment se fait-il qu’il soit à lui seul suffisant pour me faire émerger du sommeil chaque jour ? Je ne sais pas. Ma liberté est peut-être si immense, que j’y ai posé toute seule des jalons, des obligations implicites, des règles de vie, pour ne pas m’y perdre. Toujours est-il que chaque matin, je me lève et je pars, je pose mes lunettes de soleil sur mon nez et mes écouteurs sur mes oreilles, et je mets le moteur en marche, avec une conscience très aigue du caractère extraordinaire du voyage que je vis. Même dans les moments difficiles je ne donnerais ma place à personne.
Lorsque je pense à ce que j’ai quitté, lorsque je m’imagine au même jour à la même heure à Paris, je n’éprouve toujours aucune nostalgie. Je me vois vaquer à des occupations quotidiennes, passer du temps entre les courses au supermarché et l’ordinateur, les infos sur LCI qui me font pester et le club de scrabble, la visite de Nina du mercredi et le tournoi du dimanche. Je dois oublier quelque chose, non ? Est-il possible que ma vie se résume désormais à cela ? Le retour ne s’annonce pas facile !
La péninsule de Tasman offre beaucoup de curiosités naturelles que je me contente de survoler, prise par le temps. La côte est bordée à ce point extrême de la Tasmanie, de grandes falaises dans lesquelles sont creusés des gouffres et des arches impressionnantes. C’est un univers de plus en plus sauvage, et sur la route on peut lire " Attention, traversée de pingouins ! ". Au pied des falaises, les roches planes se sont striées sous l’effet des secousses sismiques probablement, et forment d’étonnants parterres de pavés, comme on pouvait en voir autrefois dans nos rues, avant que les camarades de 68 ne les ai presque tous jetés sur les flics et que sous ce prétexte ceux qui restaient aient été enlevés !
Je m’arrête un peu plus loin dans un conservatoire de la faune et de la flore de Tasmanie, où l’on peut voir en particulier les fameux marsupiaux. Ceux qui lisent ma chronique scrabblesque mensuelle, savent que l’Australie est le pays du marsupial et que, sous ce nom bizarre, se cachent toutes sortes de bêtes hétéroclites, dont les plus connues sont les kangourous. Mais d’autres marsupiaux sont capables de voler comme des oiseaux, certains sont des carnivores redoutables du type loup, et d’autres encore ressemblent à des rats. Une petite liste pour mon ami Bernard :
Dasyure, Macroprotide, Opossum, Péramèle, Phalanger, Pétaure, Pétrogale, Potorou, Sarigue, Thylacine, Wallaby, Wombat, et Yapock, voilà les jolis noms que portent les mystérieux marsupiaux. Mais le plus mystérieux de tous ne se trouve qu’en Tasmanie. Il s’agit du " diable de Tasmanie ", sorte de très gros rat carnassier dont la queue est striée d’une raie blanche, et dont les mâchoires sont d’une force inouïe capables de briser les os les plus gros. Je l’ai vu, de mes yeux vu ! Quant aux kangourous, j’ai enfin pu en admirer un certain nombre d’exemplaires qui, bien qu’en captivité, n’étaient pas du tout farouches et se laissaient aimablement photographier. Bien sûr, on ne peut que craquer devant les tout petits qui se fourrent tête la première dans la poche de leur mère ! Elle en a de la chance la maman kangourou de porter ainsi si longtemps son petit !
Puis on atteint Port Arthur, célèbre pénitencier ou bagne, une sorte de Cayenne pour anglais. C’est une véritable ville tout au bout de l’île, où venaient purger leur peines de bannissement, les convicts, de pauvres hères venus d’Angleterre, entre 1830 et 1870. Ils avaient pour la plupart commis des délits mineurs, facilement qualifiés de crimes, souvent des vols pour subvenir aux besoins de leur famille. Il pouvait s’agir aussi de jeunes enfants pas très sages, qui venaient ici pour y être rééduqués. De nombreux résistants irlandais également y ont été déportés et séquestrés. On peut voir malgré un grand incendie qui a ravagé le site, le pavillon des prisonniers avec leurs cellules et leurs ateliers de travail, l’hôpital (beaucoup souffraient de maladies respiratoires dues au climat très froid et très humide), la maison de retraite (beaucoup passaient leur vie au pénitencier jusqu’à leur mort), la maison de redressement des jeunes, l’asile de fous (beaucoup devenaient fous de vivre un tel régime), et la section spéciale dans laquelle étaient enfermés les plus récalcitrants ou les rebelles. Toute une hiérarchie croissante dans l’horreur de la punition, pour tous les âges de la vie ! Tout cela dans un site enchanteur d’îles et de forêts, au fond d’une baie calme et douce, dans laquelle vivait d’ailleurs aussi le personnel pénitentiaire et sa famille, à l’abri du confort douillet de leurs petits pavillons avec jardins.
Ce que l’homme a pu inventer pour se protéger de ceux qui le dérange, est infini ! Imaginez le voyage de ces pauvres gens depuis l’Angleterre d’abord, ballottés sur des navires de bois pendant de long mois de l’Atlantique au Pacifique, puis leurs premiers jours ici en cellule d’isolement (selon le principe : on va leur montrer tout de suite de quoi il retourne !), de 2 mètres de long sur 1,30 de large, au régime pain et eau. Puis le travail obligatoire, et les sanctions qui vous menacent d’un régime plus dur encore, avec interdiction de parler aux autres bagnards, et obscurité totale. Et puis, et puis, … Il n’y a pas de limite à ce que l’on peut inventer dans l’horreur, tout cela avec la bénédiction des églises et des bien pensants, qui s’ingénient à trouver les systèmes les plus efficaces pour rendre la vie inhumaine à ceux qui ne leur conviennent pas, en se donnant la bonne conscience de la possible rédemption des bannis par l’intégration des valeurs morales du travail et de la prière.
Heureusement que les Gipsy Kings sont toujours là pour me remonter le moral, jusqu’à Hobart, d’où j’écris ce soir.
Petite ville construite sur de hautes collines avec des rues en pente comme je les aime, Hobart ne sera qu’une étape pour la nuit. Le backpacker n’étant pas cher, je m’offre un poisson sur le port.
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