Botswana
16, 17 juillet, grand luxe dans le delta de l’Okovango
Le luxe c’est d’abord un réveil sans stress, ni trop tôt ni trop tard, où l’on se donne le temps d’émerger du sommeil, puis de réaliser où l’on se trouve, et d’anticiper la journée à venir. C’est le plaisir ensuite d’une douche chaude à température stable et d’un bon jet, sans que personne n’attende son tour à la porte de la salle de bains, le temps de se sécher jusqu’à la plante des pieds et de se frotter le dos. Puis c’est celui du café fumant que l’on prend dans une tasse de porcelaine, et du croissant que l’on trempe jusqu’à sa dissolution dans le délicieux liquide chaud, certain que si l’on pourra tout de même disposer d’une tasse propre pour le second du matin, celui qui accompagne la première cigarette.
J’ai ce luxe ce matin, dans ce bel hôtel de Maun, avant de me rendre à l’aéroport où un petit Cessna m’attend pour le delta de l’Okovango. Ce delta résulte d’un fleuve qui prend sa source dans les hautes montagnes de l’Angola tout proche, et qui après avoir rencontré une faille se poursuit en milliers de canaux peu profonds. Là, les eaux rencontrent les terres sableuses et désertiques du Kalahari, si bien que peu à peu le fleuve s’évapore de façon naturelle, et ne parvient jamais à rejoindre la mer. Il forme dans cette partie finale de son cours, un réseau très dense de chenaux, de lacs, d’étangs, de lagunes où la terre et l’eau se mêlent dans l’enchevêtrement le plus total. C’est cet enchevêtrement qui constitue ce que l’on appelle le delta de l’Okovango. Les eaux sont ici d’une pureté parfaite et aucune route ne sillonne le delta, si bien que la nature y est restée vierge. On y vient donc pour voir les animaux bien sûr, mais aussi pour les paysages où se rencontrent le désert et les eaux, le solide et le liquide, la flore terrestre et aquatique.
Seuls quelques privilégiés peuvent se permettre une telle incursion au cœur du delta qui n’abritent que quelques lodges des plus luxueux.
Le voyage en avion, assise à la place du co-pilote, est déjà une expérience. Le décollage semble si naturel dans un coucou de ce type que je n’éprouve aucune peur, malgré la complexité des instruments qui me font face, la proximité des pédales qui bougent toutes seules, et les gestes multiples du pilote. Après avoir survolé le bush, dans lequel les acacias s’éparpillent au travers d’un sol blanc et sableux, nous atteignons les derniers souffles du fleuve qui forment un mélange indistinct de terre et d’eau verte miroitant sous le soleil. Puis les chenaux se dessinent, véritable entrelacs d’eau claire, qui parfois se rejoignent pour former de petits lacs, d’autres fois disparaissent du regard sans que l’on comprenne pourquoi dans de vastes étendues herbeuses. Ce labyrinthe dessine des milliers de petits îlots d’où émergent à peine parfois la cime des arbres. Je prends des milliers de photos et Arthus Bertrand cette fois ci n’a qu’à bien se tenir !
Dans l’avion avec moi, le pilote, un garçon costaud et rassurant tout vêtu de blanc, un couple d’indiens, lui très petit un peu gris et très mince, elle en sari jaune, et un jeune enfant qui voyage seul et va rejoindre des amis de ses parents dans un lodge pour le week-end. Tous vivent ici au Botswana. Je suis la seule touriste.
Le lodge est un endroit de rêve ! Un camp de toile totalement ouvert sur l’extérieur au milieu des eaux, sans aucune barrière de protection. Tout est construit en bois de teck et garni grandes bâches kaki. Rien ne vient nuire au caractère totalement naturel du lieu. Une grande salle à manger, et une dizaine de tentes aménagées forment le camp entouré d’eau. Les animaux sont ici chez eux, et à tout moment un lion, un éléphant, un léopard ou un hippopotame peut se trouver sur le sentier qui joint les tentes à la salle à manger.
Un briefing nous est donné à notre arrivée par le manager du camp, ancien routard converti en hôtelier de luxe. Ici, nous sommes au paradis ! Donc pas de politique et pas de religion ! J’ai peur qu’encore une fois le paradis ne soit pas pour moi ! Puis, ce sont les consignes de sécurité : ne pas se déplacer sans torche, chantonner ou se parler tout haut pour signaler sa présence, ne pas s’approcher des eaux pleines de crocodiles, ne pas courir si l’on rencontre un éléphant, ne pas sortir de la tente si un hippopotame rôde autour, ne pas utiliser de flash pour les photographier, etc. Des consignes que je commence à bien connaître n’en étant plus à ma première cohabitation avec les bêtes sauvages !
La " chambre " est une tente posée sur une plate forme de teck. Très spacieuse, elle comporte une salle de bains attenante et une véranda ombragée avec de beaux fauteuils qui donne sur la lagune. Tous les signes du luxe sont là : les kleenex, les sprays anti-moustiques, le papier à lettre, les produits de toilette jusqu’à la crème pour le corps, les biscuits dans une jolie boite en alu, de vrais verres, etc. Les draps sont fins, la tête de lit brodée à l’effigie de la marque américaine qui possède ce lodge, et le matelas comme je les aime, ni mou ni dur.
Le délicieux déjeuner à la table d’hôte, se termine sur du camembert et des pâtisseries, est arrosé de vin blanc et j’y rencontre les autres touristes du lieu : un groupe de douze américains ici pour trois nuits, qui parcourent l’Afrique en trois semaines et en avion seulement, et en business class, et qui voyagent ainsi de lodge en lodge. La plupart d’entre eux dépassent largement la soixantaine et certains approchent à mon avis du stade octogénaire. Ils sont soit gros, très gros, aux visages alors rayonnants, soit minces et alors affreusement ridés. Mais les femmes ne sont ridées que du haut du visage. Tous les " bas " ont été liftés, plus ou moins habilement d’ailleurs, certains visages laissant apparaître les cicatrices autour des oreilles et sous le menton. Les dents sont toujours parfaites, régulières et blanches, largement visibles dans le moindre sourire. Les cheveux sont presque tous teints de blond.
Enfin, les fonds de pension américains qui nous dominent et qui n’étaient pour moi que des entités abstraites, prennent un visage ! Ce sont des masques de vivants sous lesquels la mort se dissimule à peine, de larges sourires et des rires tonitruants dont on devine facilement ce qu’ils pourraient avoir de sardonique, une apparence de grande simplicité et une attitude de sympathie systématique dans lesquelles se cache et se drape habilement le pouvoir.
Le premier sujet de conversation abordé avec moi concerne les relations franco-américaines ! Il paraît, me dit-on, que les français haïssent les américains ! Il me faut démentir et vous conviendrez que la tâche n’est pas facile pour moi ! Non bien sûr, c’est avec votre politique étrangère que nous ne sommes pas d’accord, pas avec le peuple américain. Enfin, je m’en sors pas trop mal…Je suis venue chez les riches ce n’est pas pour leur cracher dessus !
Puis, c’est la sieste ! Une sieste de deux heures dans la chaleur culminante du jour, à l’ombre de grands arbres et dans mes draps fins, jusqu’à ce que l’on sente décliner le soleil de l’après midi. Devant la fenêtre à moustiquaire de ma grande tente des vervets s’épouillent consciencieusement l’un l’autre, puis sautent sur le toit de ma tente et l’ébranlent avec fracas.
Il est l’heure de la balade en mokoro, pirogue conduite à la perche dans les eaux peu profondes de la lagune. C’est un véritable enchantement ! La proue avancée de l’embarcation glisse silencieusement parmi les herbes qui, dès qu’elle les touche, s’inclinent comme par miracle sur son passage. L’avancée est très lente et totalement silencieuse. On n’entend que le bruissement des herbes et le clapotis de la perche au premier contact avec l’eau si limpide des canaux que leur fond sableux et toute la végétation subaquatique sont parfaitement apparents. Ce sont des mousses légères, des typhas, des petites algues qui dérangés par notre passage se mettent doucement à onduler.
Nous progressons tantôt sur d’étroits chenaux bordés de fougères, de roseaux, de bambous et de papyrus géants, tantôt sur des étendues plus vastes couvertes de nymphéas et d’arums blancs. Les nymphéas (que les anglo-saxons appellent joliment water lily), surgissent fragiles de la surface de l’eau, parfois totalement couverte de leurs larges feuilles rondes et plates qui forment un tapis vert et rouge. Les berges de ces petits lacs mêlent une végétation désertique à la faune tropicale africaine. De majestueux palmiers dattiers et des euphorbes côtoient les baobabs, les sycomores, les ébéniers et les fameux mopanes (qu’ignore notre ODS), dont les feuilles sont en forme d’ailes de papillons et dont le bois est traditionnellement utilisé ici.
En bordure des berges ce sont des joncs qui forment un voile de mousseline ondulant lentement sur la terre ferme, puis des gentianes et des laitues d’eau, des kentias géants comme jamais aucun d’entre nous ne saura faire pousser sur nos continents, aussi verte soit sa main. Toute cette végétation se reflète dans les eaux limpides qui miroitent sous un soleil éclatant. C’est diablement beau ! Puis, nous plongeons à nouveau dans un canal ombragé d’un vert très sombre et la fraîcheur de l’air et de l’eau se font sentir.
Les oiseaux de toutes sortes vivent ici et le lieu est un paradis pour les ornithologues. Mais tous les noms de ces volatiles m’étant donnés en anglais, il m’est impossible d’en donner la traduction. J’ai tout de même pu identifier les hérons, de couleurs diverses et variées, les aigrettes, les martins pêcheurs, les cormorans, les pélicans, les ibis. Puis ce sont les quelques dénominations anglaises que je parviens à traduire et parmi lesquelles je reconnais certains noms sans reconnaître les oiseaux correspondants : les grèbes, les deux échassiers en J, jacanas et jabirus, les barbets et les pipits, les quéléas, les robins et les francolins. Tout cela ne m’intéresse qu’au plan du vocabulaire et de la poésie qu’il recèle, mais je dois tout de même avouer que ces animaux sont d’un grand esthétisme, souvent complètement design, et que la nature les a particulièrement réussis !
La pirogue s’immobilise sur une large étendue d’eau à découvert pour le coucher du soleil. Un verre de vin blanc m’est servi. L’astre rouge décline à l’horizon à grande vitesse, enflammant le ciel de nuages roses, avant de se couler dans l’eau jusqu’à complètement disparaître, laissant derrière lui une lueur flamboyante. Le vin frais et un peu acide coule dans ma gorge avec délices. Un moment de bonheur.
Dîner somptueux après un bel apéritif autour du feu de bois, allumé sur une plate forme de sable juste au bord de l’eau.
Le soir juste en contrebas de ma tente, au pied des quelques marches qui permettent d’y accéder, un hippopotame grogne. La nuit est très froide ici et je m’enfouis sous d’épaisses couvertures moelleuses et légères. L’hippopotame peut bien faire ce qu’il veut, et je m’endors !
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