Brésil
13 mars, Rio
Le temps a donc passé. C’est certainement la seule chose sur laquelle on puisse compter avec une totale fiabilité! 314 jours que j’ai quitté la France, si mes calculs sont bons. 16 pays rencontrés.
Combien de kilomètres parcourus ? Impossible à dire. Plusieurs dizaines de milliers. J’aurais tendance à dire quelque chose comme 60000, mais je peux me tromper, tant les kilomètres ne se ressemblent pas quand on est en avion, en bateau, ou sur une piste non carrossée.
Jamais ne n’ai éprouvé le besoin, comme je le croyais avant le départ, de me poser quelques semaines pour interrompre le périple. Dans les moments où j’en ai eu marre, ma bouée de secours était au contraire l’idée de continuer d’avancer et d’aller ailleurs. L’ailleurs a parfaitement fonctionné, comme il se doit, c’est à dire comme un mirage permanent qui entretient la course.
Au 15 janvier 2005, je dressais la liste de mes craintes, sous le titre « dans le doute ne t’abstiens pas ». Il y avait là des craintes justifiées, d’autres non.
Injustifiées :
Je redoutais l’ennui. Je l’ai à vrai dire assez peu connu, la poursuite de l’itinéraire servant toujours d’exutoire.
Je redoutais la maladie, et je me suis remarquablement bien portée.
Je redoutais le manque des miens. Je n’en ai pas souffert.
Je redoutais l’inconfort. Je m’y suis adaptée quand il le fallait, et j’ai pu le compenser en alternant avec des périodes plus confortables.
Je redoutais le manque de langue française. La lecture et l’écriture ont réussi à l’atténuer.
Je redoutais de perdre toutes mes valeurs, mes papiers, mon ordi, etc. Raté ! J’ai perdu du fric en Afrique du sud, avec la panique du retour à l’aéroport d’Eliane. J’ai perdu des affaires en cours de route. Mes appareils n’ont pas duré un an et tout est tombé en panne au bout de 6 mois. Mais pas de vraie galère.
Je redoutais de mourir d’envie de jouer au scrabble. Pas du tout. Pourtant je n’ai pu qu’une seule fois en un an me connecter sur le site Internet. Comme quoi ce jeu comble un manque que je n’ai pas éprouvé durant le voyage. Il faudrait pousser un peu plus loin la réflexion.
Je redoutais les bêtes auxquelles j’allais être confrontée, et je dirais que j’ai tout de même constaté, avec l’âge, une atténuation certaine de mes phobies. Je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais ni paniqué, ni été empêchée de faire quoique ce soit à cause de cette maladie. J’ai même quelques fois réussi à jeter un coup d’œil curieux ou attendri sur l’incroyable faune que j’ai croisée.
Je redoutais des envies difficiles à satisfaire, des frustrations. Elles savent se faire discrètes quand il le faut. Pas de sentiment de privation de quoique ce soit comme je le croyais, au niveau bouffe ou fringues. Il m’a suffit de n’avoir pas faim et de me réjouir de mes verres du soir. De m’offrir une fringue-merde de temps à autre pour me sentir réinvestie. En fait, mon bonheur serait de vivre nue, un verre de Sancerre à la main !
Je redoutais de rater la révolution à Paris. Elle ne s’est pas produite vraiment, bien que j’ai été très frustrée de ne pas être là au moment des violences des banlieues. J’espère donc vivement les violences estudiantines à mon retour, et un printemps de révolte générale contre notre société pourrie ! Et là, j’y serais !
Justifiées :
Je redoutais la compagnie forcée des autres. J’ai donné, merci !
Je redoutais d’être physiquement limitée. C’est vrai que je l’ai été quand je me compare à tous ces bébés routards, et que je n’ai pas pu profiter comme eux de tous les aspects du voyage : pas de gorilles pour moi en Ouganda, pas de Kilimandjaro, pas de longs treks en Nouvelle Zélande, pas de nord du Chili, etc. Il a fallu passer à côté de pleins de choses que j’aurais aimées pouvoir faire. Mais bon… C’est ainsi. La résignation est un sentiment qui m’est assez étranger mais là, vraiment, je n’ai pas d’autres solutions.
Je redoutais d’être trop grosse et de cloper comme une malade. C’est fait. Il me reste toujours la même dizaine de kilos à perdre et cela ne me crée que peu de souci face à ma détermination du moment. En revanche, la clope c’est grave et je ne vois pas comment m’en sortir. Je vais être la dernière personne à fumer sur cette planète, et cardiaque en plus ! Je me retrouve inévitablement toute seule, comme une pute, la clope au bec sur le bord des trottoirs, rejetée que je suis de tous les lieux publics.
Je redoutais de ne pas louer mon appartement. Ce fut tout comme ! L’ambassadeur m’a fait un sale coup qui a demandé des sacrifices au niveau du voyage et qui me prépare une rentrée bien difficile.
Je redoutais le passage du Cap Horn. J’avais bien raison ! Enfin, pas tout à fait le cap Horn, mais le Drake.
Je redoutais de ne pas avoir le courage d’aller vers les autres. Oui, j’aurais pu faire davantage d’efforts, bien que je me sois tout de même forcée. Mais quand je l’ai fait, je l’ai souvent regretté aussi ! Alors ? Réponses : les autres ne sont pas le remède miracle contre la solitude. La solitude est préférable à la connerie. La connerie est partout. Partout, mieux vaut faire face à soi-même, qu’à son image en miroir dans la connerie de ses congénères.
Je redoutais de ne pas pouvoir me débrouiller avec mes bagages. Là encore, j’avais bien raison. Je ne sais pas comment j’ai pu me faire l’illusion d’y parvenir. Les locations de voiture m’ont été indispensables et ont bouffé une bonne partie de mon budget au détriment de la qualité de l’hébergement.
Je redoutais de rencontrer un homme qui m’attire. C’est fait !
Et que n’avais-je pas prévu ?
L’attaque à mains armée au Kenya. La pluie en Polynésie. L’horreur de l’outback australien. Et surtout, tant de beauté partout, bien au-delà de tous les clichés, de tous les rêves.
Ce que je me souhaite.
En toute logique, boire du Sancerre à poils sur les barricades du Boulmich’ en compagnie de l’homme de ma vie. Si possible en mai.
Sinon, ou en attendant, m’offrir à la boutique IGN une belle mappemonde murale pour étudier mon prochain trip !
Dernier jour.
Ce 13 mars, jour de bilan, j’étais tout de même encore à Rio. J’ai erré longtemps à travers les rues, incapable de me concentrer sur ce que je voyais, trop pleine de l’idée de ce départ demain, de ce dernier jour de voyage. Il faisait un soleil splendide et j’ai échoué sur la plage en essayant de m’abrutir de mots croisés et de Sodoku. Je sens revenir l’obsessionnalité au galop, ce dernier refuge de l’angoisse. Bientôt, je le sais, je vais me remettre à refaire des anagrammes et des listes. Je les adresserai à Bernard puisqu’il s’en réjouit !
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