Chili
22 janvier, Mare Australis
Belle première journée sur le bateau. Je crois que cette croisière va me ravir.
Petit déjeuner pantagruélique, auquel je ne participe que par la tasse de café qui précède ma première cigarette. C’est incroyable ce que les gens bouffent ! Si je bouffais ainsi, je pèserais une tonne ! A moins qu’ils profitent exceptionnellement de l’occasion de ne pas être chez eux. Mais ils s’empiffrent inconsidérément de tout ce qu’ils voient. A chacun son cholestérol : les anglophones avec œufs et bacon, les français avec beurre et viennoiseries !
Le matin nous sommes dans une baie magnifique. Au loin, la cordillère Darwin, gigantesque amas de glace et de neige sur des pics acérés qui se serrent les uns contre les autres comme un éventail à peine déplié. Un glacier descend lentement vers la mer sur laquelle il meurt, en formant des blocs de glace flottantes, denses à proximité de sa base et de plus en plus isolées et mobiles plus loin. Le zodiac slalome entre les blocs. Devant nous, c’est la forêt. Une forêt humide et vierge, classée Patrimoine mondial de l’humanité, dans laquelle nous nous rendons et où nous débarquerons. Animation inquiète de la part de tout ce beau monde en gilet orange ! Aucun ne tombera à l’eau.
La balade d’une heure trente est fabuleuse. Sphaignes rouges et blanches couvrent le sol, et nous marchons sur ce tapis spongieux. Des marguerites côtoient des lichens accrochés aux roches granitiques. Des sortes de hêtres s’enchevêtrent les uns aux autres. Les castors construisent des barrages héroïques qui permettent de former partout de lacs et des canaux qui les protègent de leurs prédateurs. Ils rongent les troncs d’arbres qui en meurent et gisent au sol dans leur grise solitude. Dans le ciel tournoient des cormorans. L’air est doux, et le temps change tous les quarts d’heure, tantôt pleinement ensoleillé et l’on se sent en été, tantôt couvert et on devine toute proche la présence de la glace environnante.
Le ciel, toujours, est un spectacle à lui tout seul. Le ciel est immense, jamais semblable. Le ciel est gris, noir, blanc, bleu, marbré, pommelé, nimbé, hachuré, strié, toujours grandiose. La lumière est argentée. L’air est parfaitement pur. Une merveille.
Déjeuner où je me contente de salades. Miam ! Un bon buffet de salades ! Cela aussi me manquait. Puis je rate, ou plutôt je sacrifie, la conférence sur les mammifères marins pour m’offrir ma sieste.
L’après midi nouvelle balade en zodiac autour d’un joli îlot rocheux sur lequel nichent cormorans et pingouins Magallenes. Du déjà vu pour moi, comme les phoques. J’attends maintenant les éléphants de mer et les baleines ! Enfin, j’attends ? En fait, je m’en fous complètement, et toute cette faune ne me produit que peu d’émotions quand je compare les miennes aux réactions extasiées des autres touristes. C’est que je suis bien incapable de pratiquer l’indispensable anthropomorphisme qui les fait s’extasier ! Je me refuserais toujours à voir quelque analogie que ce soit entre notre espèce et ces êtres monstrueux que sont à mes yeux les animaux. Je ne veux pas, un point c’est tout, que ces horreurs me ressemblent ! Ni les ingérer, ni les caresser, ni les admirer non plus. Juste me contenter d’observer quelques temps, avant que l’ennui ne me gagne, leur étrange vie.
Dans ma cabine le paysage défile, et c’est un film documentaire sur la Patagonie ! Il n’y a qu’à se laisser aller sur les oreillers et attendre que les montagnes passent devant les yeux, lentement, magnifiquement. J’entreprends la lecture du livre de J. Semprun, le Grand Voyage. J’avais adoré L’écriture ou la Vie, qui en est je crois une sorte de suite. Evidemment ce choix peut paraître curieux lors d’une croisière si idyllique, mais c’est ainsi. Je vais donc me plonger pendant quelques jours parmi les malheureux entassés dans ce wagon parti de Compiègne pour Weimar, alors que moi-même je suis libre, rassasiée, et en vacances sur un bateau de rêve, dans un paysage paradisiaque de bout du monde. Voilà ce que c’est d’être née en 48, trois ans après la fin des hostilités. Aussi, serais je sûrement toute ma vie, où que je me trouve, dans cette contradiction terrible de lire du Primo Levi au milieu du paradis terrestre. Il faudra que j’emmène du San Antonio lors de mon prochain voyage à Auschwitz !
C’est bientôt la tombée de la nuit. Je quitte la table, de mon sommes toutes, sympathique club des beaufs, profitant d’une approche des glaciers pour échapper à la dernière blague belge, sous le prétexte d’aller prendre des photos. De la fenêtre de ma chambre, les glaces amoncelées sur les sommets ruissellent en cascades jusqu’à la mer. C’est magnifique. Nous passons maintenant dans un étroit goulet entre les terres, toujours direction grand sud, jusqu’au Cap Horn. La géographie de cette région est incompréhensible. Une véritable dentelle de terre et de mer dans les interstices de laquelle se faufile le navire. A l’est, la Terre de feu, à l’ouest le grand large du Pacifique. Entre les deux, des milliers d’îles entre lesquelles nous nous frayons un chemin, de fjords glaciaires au fond desquels nous pénétrons, pour en sortir on ne sait comment dans un nouveau dédale de terre et de mer.
Bien sûr, je préfèrerais le faire avec Jean Louis Etienne et sans les beaufs, mais bon… C’est tout de même extraordinaire ! Je peux supporter quatre jours sans problèmes.
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