Chili
18 janvier, Puerto Natales
J’ai acheté une excursion en bateau sur le fjord de Puerto Natales, qui doit nous conduire voir deux autres glaciers. Après le glacier Grey, je vais devenir, je crois, aussi fanatique de glace que de désert. Dans l’un et l’autre cas d’ailleurs, on est face à des matières inhabituelles, à des couleurs singulières déclinées en camaïeux, à des lignes précises résultant de l’action des vents, à des touchers extrêmes ou supposés tels, à des masses vivantes et mouvantes, et c’est ce qui m’émeut.
Le bateau prend à son bord une cinquantaine de personnes, venues du monde entier : des allemands tonitruants, de grosses brésiliennes aux ventres ronds, un couple d’italiens très élégants, des français en petit troupeau, des chiliens basanés en vacances, etc. On entend parler toutes les langues.
Il fait un temps épouvantable. Une bruine constante tombe sans arrêt. Un véritable temps patagon ! La mer est d’huile dans ces fjords profonds qui échappent aux vagues et au vent. Ce pourrait être un lac. Les eaux sont d’un bleu vert profond, épais, non transparentes. Le passage du bateau y crée des ondulations parfaitement régulières qui avancent avec nous, nous suivent en se reformant à l’infini, et que je ne me lasse pas de regarder.
La première partie du fjord est bordée de terres basses et assez désertiques qui forment des langues oblongues et basses s’alanguissant vers les eaux, pour finalement les rejoindre avec beaucoup de douceur. Derrière nous, Puerto Natales s’éloigne, charmant avec les toits bleus, roses et verts de ses petites maisons aux murs blancs. Devant nous se dresse un gros volcan noir, cône immense au sommet qui a l’air creux, et une chaîne de montagnes enneigées plus loin encore. Des nappes légères de nuages blancs ou de brume barrent les reliefs légèrement au dessus de leurs bases, comme en suspension dans l’air. Ces longues traînées vaporeuses blanches sont parfaitement immobiles et régulières, parfois joliment effilochées à leurs extrémités ou en bordure. Ce sont des morceaux de ciel qui semblent tombés là, et accrochés à jamais. Une lumière argentée baigne le paysage, nimbant de gris tous les contrastes, si bien que terre et eaux semblent fusionner dans un tableau très doux. Parfois un pâle rayon de soleil parvient à filtrer, et je le goûte comme un nectar.
Elton John est ravi de ce spectacle des eaux dans tous leurs états : le fin rideau de pluie, la mer profonde et immobile, la vapeur de brume en suspension, la neige et la glace immaculées des sommets. Je danse toute seule (et discrètement, je vous rassure !) sur le pont, parce que je suis contente, et pour me réchauffer un peu aussi. Quant aux violoncelles des suites de Bach qui prennent le relais, ils en pleurent de joie ! Moi, je ne pleure pas, mais c’est tout comme, mes lunettes n’étant toujours pas dotées d’essuie glace.
Au fur et à mesure que nous avançons dans le fjord, les montagnes sont plus hautes, plus impressionnantes, assises sur des falaises sombres et striées dans lesquelles nichent des condors, gros oiseaux immobiles qui guettent on ne sait quoi, ainsi que des centaines de cormorans hurleurs, en tous points semblables à des pingouins. L’eau ruisselle des sommets, dans chaque ravine, pour finir en grosses cascades qui dégoulinent des falaises et se jettent dans la mer.
Nous parvenons à deux glaciers, Serrano et Balmaceda, beaucoup moins beaux que le glacier Grey. Je commence à être difficile ou quoi ? J’aurais sans doute du faire cette excursion avant celle de Torres del Paine.
A bord je suis assise à côté d’un anglais qui travaille comme cadre chez Pfeizer. Il a 37 ans et regrette de ne pas avoir le temps de voyager davantage. Il me dit quelque chose qui me plaît : " Je me souviendrai toujours de vous lorsque j’aurais envie de voyager et que je ne pourrais pas le faire. Je me dirais alors, attend encore un peu, comme la dame du bateau qui faisait le tour du monde, et ton tour viendra ! "
Autre rencontre adorable, celle d’un couple assis en face de moi. Elle a la cinquantaine souriante et aux yeux bien bleus ; il est plus âgé, plus austère, mais très beau, avec le regard un peu bridé des gens d’origine indienne, et des traits réguliers. Elle est suédoise, il est chilien et elle me raconte son histoire. Professeur de sciences sociales à l’université de Santiago, il a été arrêté pendant le coup d’état, envoyé dans un stade, battu, les yeux bandés, en entendant hurler de souffrance ses collègues torturés arrêtés peu avant lui, et en attendant son tour. Lorsque son tour est venu, une des gardes a hurlé : " Celui là, je le connais ! C’était mon prof à l’université. Laissez le. C’est quelqu’un de bien ". Et ainsi, a-t-il pu s’échapper !
Saisissant aussitôt la chance qu’offrait le gouvernement suédois de recevoir 10 professeurs d’université chiliens, il réussit à immigrer comme réfugié politique. Désormais il vit en Suède, et s’offre aujourd’hui sur la fin de ses jours, des vacances dans son pays natal. Jolie histoire, joli couple. Nous parlons de Pinochet et de la dictature, de l’importance du soutien international, des effets incroyables du hasard et de la chance individuelle dans les situations extrêmes, de la nécessaire solidarité des peuples face au fascisme et à la dictature.
Déjeuner dans une estancia. Orgie de barbaque grillée de la part de mes voisins de table, dont un couple d’italiens. Nous nous comprenons bien plus aisément que je ne comprends les espagnols. Il a la voix de Paolo Conte, grave et profonde, presque caverneuse des gros fumeurs. Une voix que j’aime. Nous parlons de Nanni Moretti et de son nouveau film, qui se fait si longtemps attendre, un portrait de Berlusconi qui sort en avril, juste avant les élections présidentielles italiennes ! Un petit bonheur en perspective pour ma rentrée ! J’adore ce mec, comme réalisateur mais aussi comme homme, son regard si désenchanté et cynique, son humour froid, son hypocondrie, son engagement politique, le montage de ses films, enfin tout quoi !
De retour à Puerto Natales vers 18 heures, trois heures de route m’attendent pour rejoindre Punta Arenas où je dors ce soir. La journée a été longue et je me sens lasse. Je pense profiter de ces deux jours à Punta pour me reposer et ne rien faire. La route est toujours aussi incroyable, aussi rectiligne, aussi bruineuse, et cette Nissan neuve est très confortable et très puissante, avec son levier de vitesse en tous points semblables à celui d’un avion ! Je me régale à la conduire. J’aime de plus en plus conduire. La 7ème de Beethoven me tient compagnie et rythme mes rêveries.
Punta Arenas. Il est difficile de trouver l’adresse de mon auberge, perdue au fin fond d’une zone quasi industrielle, et située dans une impasse boueuse, mais j’y parviens. Je suis ici déjà presque au bout du monde, puisqu’au sud de la ville il n’y a plus de route. C’est la pointe extrême du Chili, dentelle de mer et de terre d’une incroyable complexité, qui se termine en Argentine à Ushuaïa. Ici la terre, la mer et le ciel se rejoignent et l’on éprouve vraiment ce sentiment en y arrivant. Tout n’est qu’humidité et le ciel semble littéralement tombé parterre tant il est bas.
Ma chambre a un fauteuil, ce que j’apprécie beaucoup pour pouvoir écrire confortablement, un chauffage, un grand lit, ainsi qu’une TV câblée. Je vais pouvoir me reposer deux jours.
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