Paris, le 18 mars
Tourbillon d’happys ends !!!
Mais quelle date sommes nous ? Je suis en ce samedi matin comme quelqu’un qui sort d’une longue maladie, paumée, toute neuve, heureuse, mais fragile, et incertaine.
Paris est froid. Pas plus de quelques petits degrés ce matin. Mais un soleil timide et voilé baigne la ville d’une de ces lueurs nordiques que mes yeux avaient oubliées. Paris est gris bien sûr, toujours. Harmonieux, luxueux, plein de vieux. Paris est beau.
A l’aéroport d’Orly, il est 9 heures quand j’atterris mercredi matin. Pour moi, 5 heures du matin après une nuit blanche. C’est l’heure des fêtards et des ouvriers que chante Dutronc. Une heure où l’on n’est ni endormi ni réveillé, mais dans cet état où tout peut encore arriver.
Tout est arrivé. Je cherche rapidement Bernard du regard parmi les gens qui attendent à l’arrivée. Pas de Bernard. Quand mon regard croise quatre si improbables paires d’yeux noirs ! Ils sont là, tous les quatre, avec une pancarte bariolée de bienvenue que les enfants ont peinte : Julie, ma fille la grande (mais je n’en ai qu’une !), Moh son mari et leurs deux poupons si craquants, tout sourire ! Bienvenue ? Moi ?
Embrassades. Rigolade. Larmouillades. Emouvades…
Les enfants sont magnifiques. Nina, grandie, amincie, porte les couettes des grands jours et se cache derrière ses parents comme pour me signifier que, désormais, c’est là que je dois la reconquérir. Bilal, petit bonhomme rieur, qui attend sa grand-mère, qu’il connaît à peine, comme s’il l’avait quittée la veille !
Une mise à zéro de toutes les résolutions, distanciations, frustrations, récriminations, ruminations, qu’un an d’absence a fomentées ! Comme une naissance annule soudain des mois de fantasmes et d’appréhensions, cette rencontre me propulse vers la seule réalité qui compte : je les aime tant !
Le retour. La maison. Toute blanche, sentant bon la peinture et le vitrifiant. Identique à elle-même, petit nid de lumière et de chaleur. Mon « chez moi » ? Et ben oui, j’en ai un et c’est bien là ! Un an d’errance n’en a rien effacé, même si les plantes vertes sont piteuses, si les placards sont vides et les murs nus. Sur la table du séjour, un bouquet de fleurs. Dans la cuisine, une boule de pain de campagne, un paquet de café de ma marque préférée et une tablette de beurre. Marie Do et Linda sont passées, amies douces et chères, pour accueillir mon retour, que tous, y compris moi-même, imaginaient solitaire et larmoyant !
Petit dej en famille ! Les enfants sautent partout. Je suis toujours dans un rêve éveillé...
Quelques heures après, alors que la maison s’est vidée, mes sacs éventrés gisant en plein milieu, un coup de fil de ma nièce m’apprend la mort, ce matin, à l’heure où je changeais d’avion à Madrid, l’heure précise où j’atterrissais en Europe, du frère de ma mère, le dernier vivant de cette famille, mais aussi l’ex-patron tyrannique et machiavélique, pour lequel j’ai travaillé pendant 20 ans. Un livre se termine, avec joie pour ce qui me concerne. Celui de la génération précédente et de mes liens avec elle. Le livre de ma mère, si souvent ouvert qu’il en est tout flétri, couvert des tâches des torrents de larmes qui l’ont inondé, dont il manquait pour ma part de refermer la quatrième de couverture. C’est fait ! Un nouveau livre s’ouvre, dans lequel je suis désormais l’ancêtre de la famille, la première exposée à la mort, la dernière exposée à la vie aussi ! C’est plutôt chouette, non ?
Cet évènement est un miracle ! Mon départ avait initié des ruptures fortes avec tout ce qui restait dans ma vie de scories d’un cordon ombilical encore présent. Mon arrivée signifie qu’il est enfin rompu, définitivement, ce cordon pourrissant. Cet homme meurt, et je renais !
Puis, ce sont jeudi les retrouvailles avec Linda au déjeuner du lendemain, comme si nous nous étions quittées la veille, reprenant notre conversation engagée sur mail depuis un an ! Un de ces déjeuners où, tour à tour, l’une parle à l’autre d’elle-même. C’était mon tour, cette fois ci !
Les coups de fil qui se succèdent. Les fils qui se renouent. Les voix des gens que j’aime, tellement toujours identiques et inscrites dans mon oreille, comme faisant partie de moi.
Allers-retours incessants avec la cave, quelque fois le jour, souvent la nuit. Je n’ai plus aucun repère horaire. Progressivement, la maison se réorganise et se remplit de moi. Je tiens parole. Plus aucun ancien bibelot. Plus de photos. Plus d’affiches sur les murs. Rien que du blanc, du propre, du nu, comme j’aime. Rien que le minimum, qui est déjà tant, par rapport à ce que je viens de connaître.
Dîner du jeudi avec l’adorable Charlotte (ma nièce), et premières gorgées de Chablis. Charlotte est un petit soleil, tout petit, tout rond, et si lumineux ! Je l’ai vue naître et c’est une merveille de voir aujourd’hui ce petit bout de femme, heureuse, attentionnée, déjà architecte dans quelques semaines.
Vendredi. J’appelle Jim. Je n’ai pas d’Internet et ne peux lui laisser un message comme je l’avais prévu. Impossible d’attendre une nouvelle installation. Je dois le voir au plus vite pour atterrir vraiment. L’appel me coûte, mais j’y parviens. Qu’est ce qui me coûte en fait ? D’être en situation de demandeur, de prendre le risque d’être rejetée, de perdre mes rêves, d’être déçue, d’essuyer un refus de cette rencontre qui m’est si nécessaire.
Non. Jim semble à peine se souvenir de moi, mais accepte le rendez vous pour le lendemain. Enfin, une voix sur ce fantôme adoré pendant six mois ! Demain, un visage.
Vendredi 14 heures. Je suis en retard au rendez vous, si perdue dans ce métro que je n’ai plus l’habitude de prendre, prise au piège de couloirs interminables, de tapis roulants qui se traînent. Montparnasse « Bienvenue » ! Merci, merci beaucoup ! Paris aussi m’accueille donc, dans ses bras sous terrain, poussiéreux et noirs de monde.
J’aurais reconnu Jim entre des milliers de personnes, en pleine cour centrale de la gare Saint Lazare à six heures du soir, malgré le flou, les pièges et les masques de ce qu’il fait paraître de lui sur le net. Il sait que je viens pour clore cet amour imaginaire. Il paraît comprendre. Pas vraiment nécessaire de tout expliquer. Tant mieux. Le pathos en direct non. Je le préfère par écrit.
Congratulations réciproques sur nos écrits ! Il apprécie que j’aie pu effectuer ce voyage. J’apprécie ses peintures. Pouilly fumé pas très bon. Il est à l’aise et je le suis aussi. Comme si nous nous connaissions depuis très longtemps. Jim me parle de lui, de son travail, de ses parents, de ses amours, de ses amis. Nous passons deux heures ensemble et je lui demande de me rappeler, s’il le souhaite.
OK. Salut Jim ! Tu n’es plus un fantôme désormais. Quand je penserais à toi, si cela continue, j’aurais en tête tes yeux rieurs et ta barbe mal rasée, ton sourire et ta voix, ta jeunesse aussi et ton air moqueur. C’est bien. Pour le reste, tout est à présent entre tes mains.
Le soir du vendredi, juste après cette rencontre, ma fille m’invite au théâtre. Elle doit passer me prendre à la maison, et je l’attends. Il commence à se faire tard, mais elle arrive, me dit-elle… On sonne à la porte. Il est presque 21 heures.
Tous ceux qu’elle a pu réunir de mes amis et des siens sont là ! Sur le pas de la porte, avec Champagne et gâteaux, salades et vins, sourires et baisers ! Le rêve continue… Bientôt, nous sommes une quinzaine dans le séjour, ce séjour où j’ai tant aimé faire des fêtes, comme si la fête ne s’était jamais arrêtée. Adorable surprise, adorable fille, adorables amis !
Samedi matin, donc. Les restes de la fête sont là et j’atterris toujours à peine ! Le vieil oncle est en train d’être enterré, et j’émerge pour un nouveau jour de ce retour-tourbillon. Un des tout premiers jours de ma nouvelle vie.
Cet après-midi, les jeunes seront dans la rue pour une grande manif nationale contre le CPE. Moi, la vieille militante, l’habituée des manifs et des banderoles, alors que cette nuit encore des gamins jetaient des pavés sur les CRS comme j’ai eu tant de plaisir à le faire, il y a maintenant presque 40 ans, moi donc, je serai sur les trottoirs pour les encourager. C’est désormais ma place ! Je n’oserais pas me mettre nue. Je ne boirais pas de Sancerre. Jim ne sera pas à mes cotés. Mais je serais très heureuse !
Allez les jeunes ! Au boulot, et vite, et sans CPE bien sûr, protégés par les lois historiques du droit du travail durement conquises par vos anciens, au prix de longues luttes sanglantes ! Vous vous battez vous pour elles et elles sont une cause juste. (Et puis, il faut maintenant payer nos retraites, n’est ce pas ?)
Ce soir, je vais au bal ! Bal de Pourim à la mairie du 3ème avec Linda Simon et leurs deux filles. Je vais peut-être y rencontrer le Prince Charmant ! Ce bon juif, que mes parents auraient tant aimé que j’épouse, et auquel j’ai su résister toute ma vie ! Celui qui aurait fait de moi la vraie mère de famille que je n’ai jamais réussi à être. Celui qui était mon destin puisque jamais personne n’en a formulé d’autres à la petite fille de l’après guerre que je suis. Celui qui finalement fut tout de même mon destin, mais a contrario, tant j’ai tout fait pour ne pas lui plaire !
Tout peut désormais arriver, n’est ce pas ?
Mais, qu’on ne s’inquiète pas ! Je reste toujours sur mes gardes !
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