Kenya
11 juin, Kakamega n’est pas le gros caca qu’on croit !
Départ 7 heures pour la forêt de Kakamega, après une douce nuit dans un haut lit de bois, protégé par une grande moustiquaire à baldaquins. La chambre entourée de larges fenêtres et de portes vitrées n’est pas très sécurisée, mais le nombre de chiens présents dans le campement me permet de dormir tranquille, une fois cachés l’ordinateur, le MP3 et l’appareil photos. Voila maintenant que je me sens protégée par les chiens, moi qui en ait si peur ! C’est le monde à l’envers.
Les draps sont impeccables, mais seul mon duvet m’apporte la protection nécessaire lorsque la nuit je suis inquiète. C’est magique, ce cocon à la fois si léger et si chaud, un retour bienfaisant dans le ventre de maman sans doute, un chez moi, un espace de régression si rare dans ce voyage.
La motivation tient à peu de choses. Un bain le soir, des protéines au dîner, cela suffit à repartir et à annihiler la fatigue et la lassitude. Les bébés sont ainsi faits, qui pleurent dès qu’ils se sentent sales ou qu’ils ont faim, et se calment aussitôt que l’on effectue le geste approprié. J’aurais besoin d’un de ces gestes bienveillants. Les repas du soir en particulier, me laissent non pas sur ma faim, mais insatisfaite. Je ne mange que des légumes bouillis et des féculents, même si l’on fait l’effort de me proposer lentilles et haricots qui sont censés contenir des protéines, parait-il. Où sont les petits poissons à l’ail d’Andy, notre précédent cuisinier ? Ici, les protéines sont surtout servies au petit déjeuner, où mes compagnons de voyage absorbent une incroyable quantité de choses, alors que je ne peux avaler qu’avec difficultés une tranche de pain de mie parfois tartinée d’un peu de margarine.
Il nous faudra 8 heures de route pour atteindre cette forêt, longues heures immobilisée sur mon siège, que seuls distraient le paysage et l’observation des autres passagers. Je me plais à noter les petits travers de chacun, à me placer en position de spectatrice, alors que je fais moi aussi partie du lot. Peu importe, je m’amuse ainsi !
Tandis que défile dans mes oreilles les accords parfaits de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorjak, qui sied si mal au paysage tropical que nous traversons, mais qui le magnifie sous le beau ciel bleu du matin, j’éprouve le besoin de récapituler mes observations.
M. la fille suisse, d’origine italienne, se désinfecte les mains toutes les cinq minutes avec cet horrible Dettol, antiseptique à notre disposition sous la forme d’un spray à l’entrée du camion. Elle a l’air très douce et est assez jolie, malgré un manque certain de personnalité. Elle travaille bien évidemment pour une banque suisse. Son copain, M lui aussi, un grand gaillard blond, est toujours aussi neutre dans sa blondeur, et suisse dans sa lenteur. Il s’occupe d’une compagnie de réassurance, c'est-à-dire d’une assurance pour les assurances ! C’est à mourir de rire ! Il est typiquement le genre de personnage dont on ne peut rien dire. Leur lenteur commune me permet de mieux comprendre leur anglais que celui des autres membres du groupe.
J., le jeune cadre irlandais, parti lui aussi pour un tour du monde d’un an, respire le dynamisme qui plait tant aux employeurs, mélange à la fois d’intellectuel à lunettes et de garçon sportif et sain. Décontracté et ouvert, il révèle cependant ses tendances névrotiques, en se tartinant toute la journée de diverses crèmes, dont il ne se sépare jamais. Crème solaire, crème hydratante, crème anti- moustiques, il semble en posséder une impressionnante panoplie. Il se montre souvent très serviable à mon égard. C’est un garçon actif, sans doute hyper actif, à voir le nombre de kilomètres qu’il a l’intention de parcourir. Il effectue le même trajet que moi dans le même temps, auquel s’ajoute tout un voyage en Asie du Sud Est.
Le couple de lesbiennes, déjà décrit, apparaît très évidemment comme un couple fondé sur une relation mère-enfant. Les deux filles doivent avoir une trentaine d’années, et la plus âgée, la plus souriante et ronde, prend sans cesse soin de l’autre, qui malgré son allure de chauffeur de camion, a finalement l’air d’un bébé capricieux et renfrogné. Elle la sert, la protège, la câline, tandis que l’autre ne semble jamais satisfaite. Elles sont végétariennes et ont des corps assez semblables, gras et blancs, avec des poils noirs qui apparaissent au dessus des genoux, et de gros seins qui tombent. L’une est une spécialiste des femmes africaines à Amnesty International (la maman bien sûr), et l’autre est sculptrice spécialisée dans les décors de théâtre. L’une ne va jamais sans l’autre.
Le couple américain, J. et L., d’une fin de cinquantaine, est impeccable, surtout elle, toujours bien vêtue malgré les circonstances difficiles, parfois maquillée et jamais sans bijoux. On sent très nettement qu’ils ont plus de fric que les autres à leurs vêtements et à leur matériel. Elle, gestionnaire dans une université, porte la culotte. Son mari est artiste peintre, et elle note sur un petit carnet toutes les dépenses du couple, jusqu’à la moindre carte postale de quelques centimes. Elle commente le coût de chaque chose, et ils ne prennent jamais de chambre malgré leur âge. Ils sont d’ailleurs très actifs, assez baroudeurs, très habitués à ce type de voyage. Elle assure, bien entendu, la sécurité du camion, veillant à ce que les fenêtres soient toujours remontées, que les cadenas soient bien verrouillés, que la porte soit bien fermée et compte à chaque départ le nombre de personnes à bord pour donner au chauffeur le feu vert. Son mari, un grand échalas qui la dépasse de plus d’une tête, n’a jamais été vu sans sa casquette américaine et son appareil photos Canon, qu’il protège souvent en le plaçant sous son t-shirt, comme un gros pénis mal placé ! Il ne s’occupe de rien et se contente de secouer sa propre assiette d’une main, sans rien prendre d’autre dans la seconde pour faire avancer un peu le schmilblick.
N., cadre dynamique australienne, d’environ 35 ans, est un personnage fort désagréable. Elle occupe apparemment des fonctions de direction dans le secteur de la mode, a vécu à New York et à Londres, et parle sans cesse de son travail de manager. C’est une personne très brusque, très agressive dans le moindre de ses gestes, qui n’hésite pas à vous bousculer sur son passage pour se frayer plus vite un chemin. Tout en elle sent l’assurance du chef, petit ou grand je ne sais pas, mais je sais que je n’aimerais pas être sous ses ordres.
Les deux jeunes gens, 19 ans chacun, sont de beaux garçons blonds. L’un est grand et maigre avec un vague air d’Harpo, un des frères Marx Brothers, l’autre petit et trapu avec un visage d’ange, éclairé par des yeux d’un incroyable bleu. Ils se couchent toujours plus tard que les autres, se lèvent à la dernière minute, et font la vaisselle avec dégoût. Ils sont souvent affamés, surtout le matin, et se resservent plusieurs fois. Ils sont tous les deux étudiants en agriculture en Angleterre, et viennent de passer trois mois en tant que bénévoles dans une ferme kenyane.
Le célibataire londonien, I., un garçon d’environ trente ans, est amusant sous son bandana rose qui cache un crâne rasé. Il effectue sans arrêt des mouvements d’assouplissement, paraît toujours en forme, et veille à un habillement toujours très adapté à la situation : lunettes panoramiques au moindre rayon de soleil, marcel impeccable sur short cycliste lorsqu’une activité sportive est proposée, bermuda de toile, grosses chaussures de cuir et tee-shirt toujours propre, pour la moindre balade, etc. Sous le soleil, il redresse élégamment les manches de son t-shirt pour faire bronzer ses bras sans trace, et faire apparaître ses triceps. Il est professeur de maths et d’informatique, et doit amuser son public. Sa coquetterie laisse à penser à une vague homosexualité, et de toutes façons le terme de " gay " lui va très bien.
Le couple australien est sympathique. Lui, a ce que l’on appelle " une bonne gueule ", avec ses longs cheveux blancs. Il va bientôt avoir 60 ans et me sauve du statut de plus âgée du groupe. Il travaille à la communication des chemins de fer australiens. Elle, paraissant plus jeune, est très discrète, très douce, parle sur un ton languissant et monotone. Elle est sans vie mais certainement très gentille. Elle est employée dans un musée de Melbourne. Lui, beaucoup plus vivant, s’extasie comme un enfant sur tout ce qu’il voit, manifeste son excitation dans toutes les occasions, qu’il soit satisfait ou non. Il est aussi passionné qu’elle est morne.
La petite cuisinière kenyane ne se mêle que peu au groupe. Elle a laissé, la pauvre, un enfant de quatre ans à sa sœur avec laquelle elle vit, pour effectuer ce job qui l’éloigne de lui pendant plusieurs mois d’affilée. On sent bien qu’elle n’est là que pour ramener de l’argent à la maison. Elle fait son boulot, sans plus, sans chercher à faire plaisir. Elle a toute la journée à la main son téléphone portable pour joindre sa famille. On comprend son manque d’enthousiasme.
La plus jeune du groupe, G., a 18 ans. Elle s’est accoquinée avec une autre anglaise, S., fausse blonde comme elle, un peu plus âgée sans doute, qu’elle a rencontrée dans l’avion venant de Manchester. Deux anglaises sans le continent, et surtout si loin de la classe et de la délicatesse des personnages de Truffaut. G. étudiante en dessin, est déjà grosse, et passe sa vie avec d’impressionnantes trousses de toilette pleines de produits de beauté. Elle est la plupart du temps vêtue de rose vif et de bleu, comme les poupées Barbie avec lesquelles elle devait jouer il n’y a pas si longtemps. Elle écrit de la main gauche en très grosses lettres rondes sur un petit carnet qui est censé être son journal. L’autre, un joli corps sportif et un visage absolument sans charme, vient de quitter son travail de relations publiques pour entrer dans la police ! Il n’y a rien à dire de plus, si ce n’est que toutes deux ont encore sur le visage les marques disgracieuses de l’acné juvénile dont elles viennent de sortir.
Angela, la canadienne d’origine italienne, se détache du lot. C’est une fille belle dans tous les sens du terme. Très équilibrée, très ouverte aux autres, elle est appréciée de tous pour sa gentillesse, son sourire, sa douceur, sa fraîcheur aussi, malgré ses 9 mois de route à travers le monde, qui n’ont pas l’air d’avoir laissé la moindre trace ni de fatigue ni de lassitude. Physiquement Angela est une de ces jolies italiennes brunes au teint très mat, qui parle avec les mains sans aucune vulgarité. Les enfants auxquels elle enseigne doivent l’adorer, car elle est expressive et très agréable à écouter.
Ian, le copain d’Anna, est un géant blond aux joues rondes et aux yeux bleus, surmonté d’une tête relativement petite par rapport à sa stature, et coiffée d’un petit bonnet de laine péruvien à carreaux rouge et jaune doté sur le dessus d’un pompon rose. Il porte sur l’épaule gauche un tatouage dont on ne peut dire s’il s’agit d’un chien ou d’un cerf tirant la langue. Les traits de son visage sont étonnamment fins pour un tel gaillard : petit nez, lèvres minces, et regard bleu. Il parle assez peu et a pris la plupart du temps la place d’Anna comme chauffeur. Il conduit de façon très prudente et très sûre, avec souplesse et sans nervosité aucune. C’est un homme qui doit être très rassurant quand on est dans ses bras.
Anna a l’air heureuse depuis qu’il est là. On oublie son côté maîtresse femme quand on la voit près de lui, le regarder avec douceur, et admiration. On la sent s’abandonner alors à sa féminité, et plus que jamais elle m’évoque Alice au pays des Merveilles. Ils viennent de passer la nuit dans la maison dans les arbres que j’ai occupée précédemment.
Emma a l’air intéressée par J. Je ne serais pas étonnée qu’ils finissent le voyage ensemble.
Sandra a l’air plus détendue et plus ouverte depuis que le groupe s’est étoffé.
Je suis toujours à la marge. L’attitude générale à mon égard est celle d’une neutralité bienveillant, sans plus. Seule Angéla manifeste un peu plus d’intérêt et de sollicitude pour moi, veillant à ce que je n’ai pas besoin d’aide pour monter ma tente, m’adressant chaque jour un petit mot personnel. Cette situation extérieure ne me pèse en rien. Je compte sur mes difficultés linguistiques pour qu’elle soit comprise des autres.
C’est notre dernier jour au Kenya. Les matins sont magnifiques, à la fois frais et ensoleillés. Nous aurons parcouru tout le pays, sauf le Nord, avec certaines redondances dans le parcours, dues au fait que chaque tronçon du voyage est conçu comme un voyage à part entière, et voulu le plus complet possible. La campagne vallonnée est verdoyante sur cette partie du parcours. Riche et verte, la terre est exploitée ici de façon intensive pour la première fois du voyage. Ce sont les High Lands kenyanes. Ce pays pourrait vraiment être un pays de cocagne s’il n’était rongé par les conflits tribaux et surtout par la corruption et l’incompétence de ses dirigeants. L’étonnante diversité géographique, les conditions climatiques, permettraient d’espérer que tous les besoins des hommes soient satisfaits, en nourriture et en eau du moins, ce qui n’est pas le cas. L’agriculture intensive fait progressivement place à nouveau aux petits villages isolés de huttes en terre sans eau ni électricité, aux enfants ballonnés, aux femmes qui transportent sur leur dos des ballots de fourrage ou de gros fagots de bois, aux ânes lourdement chargés de bidons d’eau, aux routes en terre interminables, aux enfants qui travaillent dans les petits champs.
Nous parvenons à Kakamega, dernière forêt vierge équatoriale du Kenya, prolongement de la forêt congolaise. Une barrière marque l’entrée dans la forêt, puis un tout petit chemin de terre s’y enfonce sur la gauche après les derniers champs de thé dans lesquels des ouvriers agricoles multicolores effectuent la cueillette. Des enfants jouent à traverser la route à toute allure en gravissant les talus bombés qui la bordent de chaque côté. Les arbres deviennent de plus en plus hauts, la végétation plus dense. Ce sont de grands conifères élancés sur lesquels pousse une sorte de lierre. On commence à ressentir un peu plus de fraîcheur et d’humidité.
Le campement est sommaire, mais pittoresque. Un grand bâtiment de bois sur pilotis propose des chambres sans électricité, mais avec des toilettes.
La promenade dans la forêt est retardée par une pluie soudaine et diluvienne, qui met presque une heure à se calmer. Puis nous nous enfonçons par de très minces sentiers au cœur d’une végétation anarchique et tropicale. La forêt est peu profonde et ceinte de champs de thés. Des yuccas, des ficus géants, des arbres dont les racines sont aériennes, des arbres qui poussent sur d’autres, de gigantesques lianes, des singes bleus quand on les voit sous le soleil, et des fourmis rouges qui parviennent à se glisser sous les jambes de mon pantalon et me mordent.
Merde ! Ce soir je suis de vaisselle, et c’est bien évidemment le jour des côtelettes de mouton ! Tuperwares sanguinolents et plats collés de graisse cuite sont au programme de la soirée.
Dans la chambre de simples cloisons de bois ne me permettent pas d’échapper à la dispute attenante du couple d’australiens, mes voisins. Que je suis heureuse de ne pas être en couple !
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