Malawi
28 juin, Lilongwe
Bon demiversaire ma petite Nina, qui a aujourd’hui 4 ans et demi !
Ce n’est pas un si long way to Lilongwe, que nous atteignons en milieu d’après midi.
A chaque halte de quelques jours, le nouveau départ en truck est agréable, prometteur d’ailleurs et de paysages qui défilent sur la route. Je retrouve alors un peu de l’enthousiasme des premiers jours.
Nous longeons vers le sud le lac Malawi bordé de plages. Des cirrus mousseux s’accrochent aux crêtes des reliefs qui encadrent la vallée. Le camion avance régulièrement, et les kilomètres s’enchaînent agréablement ce matin.
Je lis en ce moment la prose d’Alejo Carpentier, devant laquelle je suis en admiration. Je savoure phrase par phrase sa poésie, son talent, sa culture, la richesse de sa langue, et ce faisant, éprouve un peu de honte devant ce que j’écris ! Surtout n’avoir aucune ambition littéraire et me contenter de décrire avec le plus d’objectivité possible ce que vois, ce qui arrive et ce que je ressens.
Tout ici, au bord du lac, évoque curieusement la culture rasta, d’origine pourtant si lointaine. Les vêtements des hommes, la musique reggae, la marijuana dont semblent fort imbibés les jeunes. Il est curieux de constater, que dès qu’il y a présence d’eau et de plages, les gens se croient aux Caraïbes !
La route se déroule paisiblement, avec ces femmes courbées, les fesses en l’air et le dos plat, qui travaillent aux champs, font leur lessive, nettoient le seuil de leurs maisons de balais de branchages, fouillent dans les poubelles. Les maisonnettes en briques couvertes d’une sorte de chaume ont l’air de jouets. Beaucoup d’enfants, qui apparemment sèchent l’école, aujourd’hui mardi nous regardent passer. Sans doute leurs parents ont-ils jugé plus utile de les garder à la maison. Sur les porte bagages des bicyclettes des hommes portent leurs femmes, assises en amazone, elles mêmes chargées de petits sur le dos. Où se rendent ces petites familles ?
Dès que des villages approchent des carcasses de voiture signalent la proximité des hommes. Puis ce sont les premières échoppes à ciel ouvert, qui tendent un fil en travers de leurs devantures pour y accrocher des sacs plastiques multicolores, comme les fanions d’une fête. La chaise roulante à trois roues toute rouillée d’un paralytique, comme issue d’un autre âge, rappelle à la réalité. Ce ne doit pas être la fête tous les jours !
Le ciel est très chargé maintenant et l’atmosphère est lourde, accentuée par les brûlis noirâtres des bordures des routes qui protégent les habitations et les cultures des bêtes, et surtout des serpents. Ce paysage d’herbes brûlées est triste et inhospitalier, mais personne ne semble préoccupé ici par la beauté des lieux de vie. Les fleurs n’existent pratiquement pas devant les maisons africaines, non pas qu’elles ne pourraient y pousser, mais sans doute parce qu’il ne vient à l’idée de personne de décorer son environnement. Lorsque quelqu’un fait l’effort de cultiver un bougainvillier mauve qui grimpe sur son mur, cela fait l’effet d’un grand luxe.
De l’autre côté du lac on devine les côtes du Mozambique, assez proches. La cassave sèche sur des nattes posées au sol, et forme à terre de jolis rectangles d’un blanc lumineux. Puis plus loin, sur de grandes bâches de plastique noir sèche du riz brun. Se rendant sans doute au marché, une femme croulant sous un monceau de fagots, disparaît complètement sous sa charge. Les fagots paraissent avancer tout seuls.
Nous bifurquons maintenant vers l’ouest, qui sera désormais notre direction, jusqu’aux cotes atlantiques de la Namibie. Une grande plaine semi désertique ne parvient pas à retenir mon intérêt, puis les maisons, toujours de simples rectangles de briques sans aucun apparat, se font plus nombreuses, les détritus plus visibles, annonçant que l’on approche du centre ville. Tous les ingrédients de la civilisation apparaissent peu à peu sur notre route : une usine d’engrais Mosanto, l’horrible géant de l’industrie agro alimentaire si décrié par les écolos et autres anti-mondialistes, une distillerie Coca Cola, quelques panneaux d’indication routière, des petites manufactures d’objets de première nécessité, des entreprises de mécanique générale, une publicité pour une banque, une autre pour une compagnie de téléphone, une autre pour un savon, etc.
Notre campement est situé dans les faubourgs de la ville, et le trafic très vite s’intensifie. Au loin, sans doute le centre, fait de tâches lumineuses gris argent, toitures en tôle des maisons basses qui s’agglutinent les unes aux autres et forment le cœur de cette cité, posée là par les hommes en pleine savane. Une vieille ville est en effet indiquée sur la gauche. Mais de chaque côté de la route, ce ne sont que chemins de terre qui longent des terrains vagues ou cultivés. Pas un seul bâtiment en hauteur n’est visible. Ce n’est ni une ville ni une campagne. C’est Lilongwe, principale ville du Malawi.
Pas plus que nous n’avons approché Kampala ou Mombassa, nous ne nous rendrons dans le cœur de Lilongwe, qui semble n’intéresser personne. Intéressons nous alors à ce que nous avons sous la main, c'est-à-dire essentiellement ce groupe, dont la dynamique semble maintenant avoir atteint son rythme de croisière. La structure est désormais en place, les clans et les jeux sont faits, après maintenant 3 semaines de voyage.
Voici le schéma que j’en donnerais, si jamais quelqu’un me demandait de synthétiser mes observations, ce qui n’est pas le cas il est vrai, mais qui finalement procure un certain plaisir malsain à l’horrible psycho sociologue que je suis.
Le groupe est structuré selon deux axes, assez fortement corrélés l’un à l’autre, mais qui ne se recouvrent cependant pas en totalité : le degré d’activité sexuelle d’une part, et l’âge d’autre part. Ni le sexe, ni la nationalité, ni l’origine sociale ne paraissent avoir d’effet discriminant sur la façon dont s’organisent les relations au sein du groupe. Le cul, voilà ce qui fait peut-être la différence essentielle entre les êtres ? Si tel n’est pas le cas, voilà cependant qui permet de comprendre les relations qu’ils entretiennent.
maxi
A
B
C
D
E
F
G
ACTIVITE
SEXUELLE mini 20 30 40 50 60 AGES
Le sous groupe A est constitué des plus jeunes, les deux jeunes gens anglais de 19 ans, de la poupée Barbie 18 ans, et de sa copine 26 ans, public relation en voie de devenir flic. On peut y adjoindre selon que l’on privilégie l’activité sexuelle ou l’âge, la cadre australienne brutale qui s’offre le jeunot qui ressemble à Harpo. C’est un sous groupe uni surtout par l’âge, mais dans lequel on ne ressent ni véritable unité ni plaisir à être ensemble.
Les sous groupes B et C sont constitués de trentenaires. Mais alors que les B sont célibataires et échangent volontiers leurs places et leurs amitiés au gré du moment, témoignant par là d’une certaine fébrilité sexuelle, les C sont en couple. Le couple de " jeunes " suisses, ( j’ai de la peine à utiliser ce terme tant ils semblent gagnés tous les deux par une beaufitude qui généralement n’apparaît pas avant la quarantaine), représente à lui seul le sous groupe C. En B, le jeune cadre dynamique irlandais, apprécié de tous par ses qualités relationnelles, probablement directement issues des meilleurs cours de management, se rapproche tantôt de l’une des célibataires de son âge, Emma ou Angela, tantôt de l’autre, sans parvenir je crois à convaincre suffisamment pour que s’installe une relation durable. Ses partenaires ont alors tendance à devenir copines, à se rapprocher l’une de l’autre, et si j’étais à sa place je me méfierais ! Le jeune prof londonien malgré son affabilité très ostentatoire, a tendance à rester seul, ce qui à mon sens est un choix sexuel.
Le sous groupe D est représenté par le couple de lesbiennes dont l’activité sexuelle est immédiatement perceptible au quotidien, à travers leurs perpétuels enlacements, leurs mains enchevêtrées l’une à l’autre et leurs regards concupiscents ! Elles se sont fortement rapprochées du couple d’australiens et expriment volontiers leurs inimitiés envers certains membres du groupe, que je partage totalement.
Le sous groupe E est constitué des deux couples les plus âgés, le couple d’américains et le couple d’australiens que tout oppose, si bien qu’ils ne s’adressent jamais la parole. Le couple d’américains est rigide et fermé, mené par la femme, véritable chienne de garde du capital du groupe, formée par les gendarmes du monde, et toujours prête à hurler des consignes de sécurité, munie de sa clef autour du cou qui ouvre tous les cadenas, toujours la dernière à monter dans le camion pour nous compter, véritable voiture balai ! Le couple d’australiens est au contraire ouvert et fantasque, mené par l’homme, le personnage le plus anticonformiste de tout le groupe. Le premier couple est très isolé, assez rejeté de tous. Le second suscite la sympathie de tout le monde.
Sandra est à elle seule le groupe F, dans lequel on pourrait placer toutes les célibataires attardées de la terre, qui malgré les soins qu’elles mettent à séduire et à se pomponner, resteront toujours sur le carreau, tant elles respirent le mal être, la frustration sexuelle et la solitude.
Quant au groupe G (à ne pas confondre surtout avec le point du même nom), dont je fais partie avec l’américaine revêche aux airs de baroudeur qui nous a rejoint depuis peu, c’est celui des femmes seules sur le retour, déjà plus que retournées d’ailleurs, plus ou moins décidées à ne pas s’en laisser conter sur leurs vieux jours, et résolues à boycotter la revue " Notre temps ". Sans doute dois-je apparaître aussi revêche qu’elle dans ma solitude volontaire. Tant pis pour moi !
Les interrelations entre les membres sont assez faibles, ce qui témoigne d’une absence complète de dynamique du groupe dans son ensemble. Nous représentons davantage une collection d’individus, qui par hasard se sont retrouvés quelques mois ou quelques semaines ensemble, qu’une véritable communauté. Peu de rires dans le camion pendant que nous roulons, peu de pots pris en commun, peu d’échanges autres que ceux de la simple courtoisie, des pans entiers du groupe qui n’échangent aucune parole entre eux. Les tensions ne sont pas très visibles, du moins pas encore, l’échéance vite arrivée de notre séparation à Victoria Falls devant certainement les apaiser. Les liens non plus d’ailleurs, si bien que je parierais que personne ne restera en relation avec personne au-delà de ce voyage.
Ce n’est donc ni drôle ni insupportable, ni facile ni difficile, c’est. Les jours s’écoulent désormais dans une sorte de statu quo, qui devrait durer encore les deux semaines qui nous restent, à moins d’un séisme relationnel, ce qui peut toujours survenir, et dont je m’empresserai bien sûr de faire part ici en bonne commère que je suis !
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