Namibie
20 juillet, Windhoek
Prononcez Vinetouk ! La route se poursuit toute droite au travers du Kalahari, jusqu’à la capitale que j’atteins en début d’après midi.
Les sens interdits, les embouteillages après 700 km de route déserte, les noms des rues écrits en allemand, la conduite à gauche, et vous comprenez les difficultés de l’arrivée dans une ville comme celle là. Un rond point : dans quel sens doit-on tourner ? Dans le sens inverse des aiguilles d’une montre comme chez nous ou dans le sens contraire puisque ici tout est inversé ? Pas évident.
Je tourne en rond très longtemps avant de trouver à me garer à proximité de l’office du tourisme, qui me dégotte avec difficulté une auberge pour ce soir. L’auberge est située un peu en dehors de la ville au fin fond d’une impasse dont l’extrémité donne sur une autoroute. La maison est tenue par un allemand, blond, fin, froid, avec petites lunettes de métal. Bon, ne pas faire la difficile, je suis déjà parvenue à arriver quelque part et ce n’est pas si mal ! La chambre est belle, très propre, avec salle de bains.
Le spleen me prend dès que j’entreprends une balade à pied dans cette ville. Non pas que la ville soit triste, au contraire. De très nombreux commerçants dans une grande artère principale, des passages piétons qui y débouchent, beaucoup de monde, c’est l’atmosphère normale d’une grande ville moderne en début d’après midi. C’est moi qui suis sans but ici, comme si le fait d’arrêter de rouler m’avait vidé de toute ma substance. Je me trouve confrontée pour la première fois à une vraie solitude, celle que l’on éprouve quand on est seule dans la foule. J’erre dans les rues, sans but précis. Je m’ennuie. Je m’arrête dans un restaurant branché installé au milieu d’un magasin de déco et mange sans plaisir une tranche de saumon fumé. Je renonce à aller au musée car il faut emprunter une côte que je n’ai pas le courage de monter, et à visiter cette curieuse église jaune paille qui domine la ville, mélange d’art néo gothique et d’art nouveau. Je traîne la patte. La ville me donne le blues.
Que cette ville est étrange ! Dans l’appellation des rues les noms de " Peter Müller strasse ", de Bahnof, côtoient ceux de Fidel Castro et de Nelson Mandela, ainsi que des noms plus africains comme Mugabe et Mandume Ndomulayo ! Curieux mélange ! Les gens ici parlent soit l’anglais, langue officielle, soit l’afrikaner, très étrange mélange d’allemand et d’anglo-saxon, qui ressemble parait-il énormément au flamand. C’est une langue d’une tonalité très rude, peu agréable à l’oreille, qui sied bien mal à l’Afrique dont les sons sont très ronds et doux quels que soient les dialectes.
Windhoek est le reflet de l’histoire bien compliquée de la Namibie. Originellement vivaient ici et vivent toujours une dizaine d’ethnies, constituées essentiellement de bushmen, dont les plus connus sont les Sans chasseurs du Kalahari, et les Héréros peuple de bergers. Les portugais, toujours eux, sont les premiers européens à être venus foutre la merde ici au 15ème siècle. A la fin du 19ème siècle, les allemands créent un protectorat dans la région de Lüderitz, alors que les anglais annexent celle de Waldis Bay. Les " indigènes " comme on disait du temps de la colonisation, c'est-à-dire littéralement ceux qui sont nés là, refusent de signer des traités avec les allemands et entreprennent une lutte très dure sous forme de guérilla. C’est une véritable guerre contre les allemands qui est menée au début du 20ème siècle, guerre qui échoue, et à l’issue de laquelle les indigènes sont dépossédés de tous leurs biens, quand ils n’ont pas été tués par dizaines de milliers, et expatriés dans les pays voisins. Un véritable génocide comme les allemands en ont le secret.
Puis ce sont les sud africains après la fin de la 1ere guerre mondiale qui envahissent le pays, le considèrant comme faisant partie de leur territoire et y installent l’apartheid. Là commence une lutte populaire en particulier dans les townships, parallèle à celle qu’a conduite le peuple sud africain, et semble t-il très liée à la lutte armée en Angola, soutenue par Fidel Castro. Le SWAPO engage une véritable guerre avec des bases en Zambie d’abord, puis en Angola ensuite. Il faut attendre 1989 pour que les Nations Unies imposent la mise en place de la résolution 435, et l’année suivante pour qu’aient lieu des élections libres en Namibie. Le Swapo avec à sa tête Sam Nujoma triomphe en novembre 89. 42000 namibiens réfugiés en Angola ou en Zambie réintègrent le pays, et le 21 mars 1990 devant le secrétaire général de l’ONU, le drapeau sud africain tombe et est remplacé par le drapeau namibien.
Quant aux anglais ils rendent la région de Waldis bay à la Namibie, il y a peu de temps : en 1994. La Namibie est désormais une république démocratique exemplaire en Afrique. La lutte contre la pauvreté est un objectif prioritaire et les terres occupées par la colonisation ont été redistribuées. Les droits de l’homme sont affirmés et appliqués, la justice est indépendante, et la prise en charge de la santé publique très efficace.
C’est une belle histoire, celle d’une lutte victorieuse d’un peuple contre les dictatures, qui explique aussi les noms des rues de Windhoek !
Outre cette histoire, la Namibie me fascine aussi par sa géographie. Je crois avoir déjà dit que 80% du pays était désertique, le Kalahari représentant une grande part du territoire, et le désert de sable rouge du Namib l’autre partie. Un des plus beaux désert d’Afrique puisqu’il se jette directement dans l’océan atlantique. Histoire à suivre donc.
Pourtant je ne me sens pas bien dans cette ville. J’ai arrêté de fumer depuis 5 jours et rien de tel pour me rendre triste. Je me réfugie très tôt dans mon auberge déserte pour manger mon omelette solitaire avant de me coucher. Je fais des rêves horribles d’euthanasie de mon père que j’accompagne pendant les quelques heures qui précèdent sa fin par injection létale, jusqu’à ce qu’il refuse au dernier moment de se rendre à l’hôpital pour mourir. Mais oui, mon papa ! Tu as bien raison de vouloir vivre, et je suis avec toi !
Est-ce mon désir de cigarette, ou bien cette rencontre si inattendue avec la langue allemande, qui fait que soudain tu me hantes ainsi ? On n’a jamais fini de pleurer la mort de ses parents ! Cela prend par vague, soudainement, sans que rien ne le laisse présager. L’un ou l’autre fantôme surgit alors dans la vie de tous les jours, et cette invasion domine tout. Depuis le début de ce voyage, et plus encore depuis la mort de ma tante, je te cherche mon père et te trouve la nuit.
Que dirais-tu de ce voyage de ta fille au bout du monde ? Y reconnaîtrais tu quelque chose de toi ?
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