vers Zanzibar

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Tanzanie - Dar Es Salaam
de nadouchka, le 17-06-2005

vers Zanzibar

Tanzanie

17 juin, vers Zanzibar, est-ce que j’me barre ?

La journée d’hier, passée à écrire, donc à faire un peu travailler mes méninges sans rouler, était agréable. Lessive, air frais et sec, et écriture, trois ingrédients importants du bonheur.

Hier soir, Vesh a fait des efforts culinaires, en nous préparant un repas africain. Repas " équilibré " constitué de riz, de patates, de bananes écrasées avec des cacahouètes, d’épinards cuits sur leurs branches, et de lentilles ! Le groupe applaudit pour l’effort. Pour ma part, je jette la moitié de mon assiette à la poubelle. Les féculents du soir qui constituent ma seule nourriture commencent à me devenir insupportables. J’ai le ventre gonflé et le gosier asséché. Cela ne passe plus.

Ce matin, (on fait mieux chaque jour !), départ 5h30 en pleine nuit donc, vers Dar Es Salaam. Au programme plus de 600 km dans la journée qui s’annonce longue et épuisante. Heureusement que j’ai eu la bonne idée hier de me coucher à 8 heures. Je ne suis pas fraîche comme un gardon, mais dans un état qui semble encore acceptable, malgré la seule demi tasse de café que j’ai eu le temps d’absorber entre le démontage de la tente et le rangement de mes bagages.

Est-ce la capitale de la Tanzanie ? Réponse : non, c’est la plus grande ville, mais pour des raisons politiques, la capitale est Dodoma. Bravo à ceux qui ont bien répondu ! Dar Es Salaam est une ville musulmane à plus de 90%, comme Zanzibar, sans doute est-ce la raison pour laquelle elle n’est plus capitale du pays. Elle compte 3 millions d’habitants.

Depuis le début de ce deuxième tronçon je fais de la résistance au jeu prévu des chaises musicales dans le truck. Tous les passagers changent régulièrement de places. Moi je m’accroche à la mienne, et personne n’ose m’en déloger ! J’espère ainsi, comptant sur la timidité de mes compagnons de voyage, la garder jusqu’à la fin. Le premier qui ose me la demander, aura bien sûr, satisfaction ! C’est ma petite vengeance à moi, qui suis la plus petite du groupe, la plus vieille femme aussi, celle pour qui l’effort physique est sûrement le plus important. On a les revanches que l’on peut, n’est-ce pas ?

J’ai commencé hier soir, sur les bons conseils de Bernard, à qui je vais décidemment confier tous mes choix littéraires, un bouquin d’Albert Londres, qui m’a ravie. C’est un beau portrait de Marseille au début du siècle, très vivant, plein d’humour et de poésie, aux points de vue justes et incisifs sur la société colonialiste de cette époque. J’y ai trouvé des réminiscences de ma propre enfance, et cru aussi y voir une explication de mon goût pour les voyages lointains.

Mes difficultés commencent à s’aggraver. Je n’ai toujours pas mangé depuis 12 jours, ni un œuf, ni un morceau de fromage et encore moins un poisson au dîner. Je ne sais pas si cela en est la raison, mais je commence à être fatiguée, plus nerveusement d’ailleurs que physiquement, les journées coincées sur mon siège du camion n’exigeant que peu d’efforts physiques.

Pour me faire un petit plaisir, je me suis fait faire ce matin un pantalon en coton sur mesure, aucun de ceux qui se trouvaient à la seule boutique masaï du coin, n’étant à ma taille. La vendeuse, m’accompagnant chez le tailleur, qui promit de réaliser son œuvre en une demi journée, lui explique la commande : " she is fat ! ", lui dit-elle. Après " she is old ! ", j’en prends décidemment plein la gueule pendant ce voyage chez les masaïs !

Durant toute la matinée, le truck traverse la steppe masaï, une grande étendue désertique, pratiquement inhabitée. On y croise parfois des gens qui marchent, allant on ne sait où, venant d’on ne sait où, au travers d’une herbe maigre, mais encore verte en cette saison. Il est probable qu’en saison sèche il n’y ait plus ici qu’un vaste désert de terre et de cailloux. Au loin sur notre gauche, et malheureusement caché par les gros nuages gris de cette matinée, le mythique Kilimandjaro que nous ne verrons pas. Dommage ! On n’aperçoit que les premiers contreforts de cette montagne de 5900 mètres d’altitude, dont les descriptifs de randonnée font vraiment rêver : steppe, puis forêt tropicale, puis haute montagne et neiges éternelles !


Brunch hâtif en milieu de matinée pour déjeuner et préparer le sandwich de midi que nous mangerons en route. Tout cela sur une sorte de terrain vague pierreux, choisi bien entendu par le chauffeur comme lieu idéal de pause ! Un tout petit incident suffit à accroître ma mauvaise humeur. Je m’avance avec un gros couteau pour couper en tranches le cheddar auquel nous avons droit, en complément de la charcuterie que je ne mangerai pas. Anna me dit qu’elle va le faire elle-même. Puis, je la vois confier la tâche à Vesh, qui râpe le fromage en fins copeaux, et à qui je demande alors de m’en garder un morceau entier de côté. Vesh oublie bien entendu de le faire, et j’en fais la remarque désagréable à Anna. Pour se justifier, elle argue du fait qu’il est bien plus rapide de râper le fromage que de le couper en tranches ! J’enrage et ne dis rien. Me voilà contrainte, désormais, pour de mauvaises raisons, à manger râpées mes seules protéines de la journée !

Pour la première fois, alors, je songe à quitter le groupe. Je suis épuisée par cette dictature, ne supportant que l’idée de celle du prolétariat ! Dans un tel contexte de contraintes et de privations, sans aucun espace laissé à la vie personnelle, la moindre frustration devient catastrophique, comme le moindre petit plaisir apporte une immense satisfaction. Pourquoi ne pas continuer seule ? J’entreprends la lecture du Lonely Planet de l’Afrique australe pour tenter de trouver des réponses à mes questions. Les connexions en train et en bus sont-elles aisées et fréquentes ? Conduisent-elles directement aux frontières ? Les pays à venir, à savoir, Namibie, Zambie, Zimbabwe, Botswana et nord de l’Afrique du sud, sont-ils sûrs et équipés au point de vue touristique ? J’y trouve plutôt des réponses décourageantes.

Je crains qu’un trajet seule, ne comporte encore plus de contraintes que n’en impose ici le groupe. Longues attentes pour des bus improbables, kilomètres à effectuer à pied pour atteindre les frontières, bagages lourds à transporter en pleine chaleur, etc. Je dois réfléchir encore.

Je m’accroche à ce que je peux, à savoir mon MP3 et mes anagrammes qui me permettent des moments d’autisme bienvenus, mon prochain bouquin, Le Partage des Eaux d’Alejo, une gorgée d’eau fraîche achetée en chemin, … Et puis, aussi bien sûr, l’idée toujours aussi séduisante à mes yeux, d’aller de l’avant, vers un ailleurs que l’on ne connaît pas. Je devrais me réjouir aujourd’hui d’avancer vers Zanzibar, le nom sonnant à mes oreilles comme une grande fête colorée, un éden de cocotiers dans l’océan indien, un grand port comme je les aime, avec ses navires marchands qui relient tous les continents. Mais, aujourd’hui, cela reste difficile.

Je regrette aussi pendant ce voyage africain, de ne pas vraiment rencontrer la population locale, autrement qu’au travers des marchands ambulants qui nous harcèlent à chaque stop. Nous vivons dans une bulle, une bulle faite de seul cheddar une fois par jour, d’espace restreint et de milliers de kilomètres avalés. Bien sûr, il est plus facile de se laisser ainsi transbahuter d’un point à un autre sans avoir à se soucier de son itinéraire, des transports et des bagages. Mais on y perd sans aucun doute beaucoup, et on le paye d’une imprégnation très superficielle des pays traversés. Les villes surtout sont absentes de la conception de notre trajet. Or, il est certain que pour moi, les villes recèlent toute la quintessence de la culture d’un pays et de la vie des hommes. Nous ne ferons que traverser Dar Es Salaam, comme nous n’avons fait que traverser Kampala et Mombassa. Je décide de choisir l’option de rester deux nuits à Stonetown, la principale ville de Zanzibar, et de sacrifier à la ville quelques journées des plages paradisiaques promises comme un éden.

Dans ces conditions, je me connais bien, je commence en général par ressentir de l’agressivité envers mon entourage. Alors que certains, à l’inverse, s’accrocheraient au groupe dans ces circonstances difficiles, sachant trouver dans les autres le réconfort dont ils ont besoin, moi à l’inverse, je me mets à ne plus voir que les travers des personnes qui m’accompagnent, cela se finissant en général par un sentiment de rejet de tous. Il y a de quoi faire dans ce groupe d’ailleurs ! La cadre australienne et son agressivité qui me repousse, la mollesse d’Emma, les deux anglaises mi poupées Barbie mi flics, les deux lesbiennes dont je viens de découvrir qu’elles lisent des magazines spécialisés, Ian qui en enlevant son t-shirt a découvert les affreux piercings qu’il avait au bout des seins, les deux suisses et leur neutralité envers tout sauf envers le fric probablement, l’américaine radine et son échalas qui a troqué sa casquette américaine pour un chapeau de toile à larges bords orné d’une plume d’oiseau sur le côté, accessoire spécialisé de la pêche à la mouche dont il est un expert, la cuisinière et son côté garde-chiourme de la bouffe, le bavardage du londonien et l’exhibition de son torse nu, le côté collaborateur idéal et probablement gendre idéal aussi du cadre irlandais, la grosse anglaise qui aujourd’hui s’est refait le vernis des ongles de pieds, les deux jeunots et leur jeunesse, Anna et Ian et leurs perpétuelles recommandations de sécurité, et j’en passe, bien évidemment ! Seul le couple d’australiens et Angéla m’inspirent encore un peu de sympathie. Le couple d’australiens parce qu’il souffre comme moi des conditions de ce voyage et ose se plaindre, et Angéla parce que j’admire sa bonne humeur et sa gentillesse malgré la fatigue, et aussi parce qu’elle représente pour moi le bon état dans lequel on peut se trouver après un an d’un tel voyage.

Depuis combien de temps est-ce que je vis avec eux déjà ? 12 jours à peine ! Au secours !

Le mari australien jure en se levant aux aurores, " this stupid program ! ", et je suis d’accord avec lui. Rien n’est prévu pour alléger les longues heures de camion par exemple, ni le choix des lieux, ni les temps de pause. Les horaires de repas sont incongrus pour moi qui ne peux rien avaler au petit déjeuner. Et pourquoi avoir à déballer les deux tables et tout le matériel, les 22 chaises, les bacs à vaisselle et tout le tintouin, pour se faire un sandwich au pain de mie que l’on pourrait acheter partout à moindre prix ? Pourquoi limiter les tranches horaires auxquelles on peut accéder à ses bagages (nouvelle règle instaurée depuis l’arrivée de Ian), si bien que l’on a toujours quelque chose qui manque ? Sous prétexte qu’on risque de se faire voler quelque chose ? Pourquoi viennent-ils dans ces pays, s’ils ont sans cesse à l’esprit une telle méfiance ? Pourquoi m’obliger à ranger ma petite tente dans les bagages au lieu de la mettre avec les autres tente dans le container qui leur est réservé, ce qui me permettrait de monter la mienne plus rapidement à l’arrivée au campement ? Pourquoi ne pas vouloir me préparer un œuf dur le matin, alors que tout le monde mange des œufs, de façon à améliorer mon déjeuner ? Pourquoi ne pas accepter que je me coupe une tranche de cheddar ? Etc. Plus je pense à tout cela plus ma colère monte. Et je mesure à quel point aujourd’hui j’en ai marre.

Heureusement Jonasz est là, et ses merveilleuses chansons d’amour !

La steppe est interminable, bordée au loin de chaînes de montagnes pelées. Pas un seul village à observer. Mon kaléidoscope du jour est morne et plat.

Je me souviens alors d’un voyage en groupe que j’avais effectué alors que j’avais 11 ou 12 ans en Suisse, dans la très chic station de Staadt. C’était un camp de vacances organisé par des catholiques espagnols, et je ne sais par quel mystère mes parents m’avaient envoyée là. Nous étions deux françaises, complètement isolées du reste du groupe, constitué de pucelles en bleu marine, qui ne parlaient pas notre langue. Nous avions toutes les deux découverts la vie nocturne dans les bars de la station, la bière et surtout la musique de Ray Charles et de Fats Domino. La nuit, nous nous échappions du camp pour de merveilleuses soirées, au demeurant bien sages, mais qui nous apparaissaient comme des aventures grandioses. Nous nous sommes fait renvoyer, manu militari chez nous ! C’est la seule fois de ma vie que j’ai eu à subir un renvoi. Je craignais la réaction de mes parents. Pas du tout ! Ils ont parfaitement compris que l’on ait envie de goûter à la bière et qu’on apprécie le gospel, qu’on souhaite fuir les catholiques espagnols surtout, Maman parce qu’elle a toujours compris qu’on ait envie de faire la fête et de s’échapper, Papa parce que son histoire de juif sépharade, chassé au 15ème siècle par Isabelle la Catholique, lui permettait facilement d’admettre qu’on ait le réflexe de fuir les catholiques espagnols !

Je dois oublier le groupe. Je dois effectuer cet effort. Etre devant me permet d’échapper à la vue de la grande majorité des autres passagers. Je dois m’imaginer que je suis dans une jeep, avec les deux chauffeurs et les quatre passagers avant.

Rien à se mettre sous l’œil aujourd’hui ! Tiens ! Un drapeau français sur une maison au bord de la route ! Sans doute un fan de Zidénine Zidane, qui a remplacé dans l’imaginaire international, Napoléon comme emblème de notre pays ! Une courte halte, plus fatigante qu’autre chose, nous offre en pâture à une meute de vendeurs de samosas, de paniers, et de noix de cajou. J’ose au demeurant sortir pour fumer une cigarette, enfin comme à l’habitude, une moitié de cigarette, devrais-je dire.

A la sortie de la steppe, apparaissent les premiers cocotiers, les champs de sisal, qui annoncent la proximité de l’océan indien. Cette idée me fait du bien. Les bus bondés que nous croisons, sans aucun espace entre les sièges, me font du bien aussi. Serais-je vraiment mieux là dedans ? Les quatre jours à Zanzibar sont providentiels pour moi. Je devrais y trouver le repos et l’isolement dont j’ai besoin.

Nous commençons à entrer en pays musulman. Les premiers hommes en gandoura blanche coiffés de petits calots de coton ajouré, marchent sur les routes. Les femmes ont la tête couverte d’un voile très coloré, joliment posé en ovale autour de leurs visages, qui tombe sur leurs épaules et laisse à découvert leur regard. Les violentes couleurs de l’Afrique, dans lesquelles dominent ici le rouge vermillon, le jaune et l’orangé, contrastent curieusement avec la sévérité de la tenue de la femme musulmane que je connais en Afrique du Nord. Peu à peu les mosquées remplacent les églises.

J’ai repris mes anagrammes pour la première fois de ce deuxième tronçon, ce qui est un indicateur très clair à mes yeux, de ma mauvaise humeur et mon envie de fuir. Les anagrammes sont mon royaume, un royaume impénétrable à la réalité et aux autres, dans lequel je me plais à me vautrer aussitôt que de mauvaises idées me viennent à l’esprit. C’est mon caisson hyperbare, ma prison dorée, mon cocon, mon nid. Totalement concentrée sur la structure de mes lettres, j’oublie tout et je m’abstrais du monde comme de moi-même. Je me demande alors si je n’aurais pas plutôt des tendances à la névrose obsessionnelle ou à la schizophrénie qu’à la banale hystérie dans laquelle je suis généralement cataloguée. Ce serait plus chic en tous les cas et plus original pour une femme ! De toutes façons je me rassure en me rappelant qu’au travers des traités de psychiatrie que j’ai étudiés à l’université, il n’y avait pas un descriptif de pathologie mentale dans lequel je ne me reconnaisse pas plus ou moins !

17h30, et nous ne sommes toujours pas parvenus à Dar. Il y a maintenant 12 heures que nous roulons. Il fait de plus en plus chaud et humide. Le soleil se couchant à l’ouest, ma place située à la droite du camion qui roule du nord au sud de la Tanzanie, est envahie d’une chaleur collante et d’une lumière difficile à supporter. Je me sens sale et ce n’est pas nouveau !

18h30, aux abords de Dar Es Salaam, nous retrouvons une route à quatre voies ce que nous n’avions plus vu depuis Nairobi, la poussière des villes, et leur agitation. Mais il fait noir et nous ne voyons plus grand-chose. Juste le temps d’apercevoir de petits minarets, et des hommes qui se tiennent par la main comme en Afrique du Nord. Quelques femmes en noir, vêtues à l’iranienne, mais le plus souvent laissant leurs regards libres, ce qui les empêchent de se transformer en abominables oiseaux de proie. La musique est de plus en plus forte dans le truck, comme si Anna voulait ainsi nous faire oublier la fatigue. En ce qui me concerne, et pour l’américaine également qui a pris aujourd’hui son air le plus dur, cela l’accroît. Au loin, je discerne à peine, au travers du tambourinement scandé des basses qui accompagnent, ou devrais-je plutôt dire écrasent, la mélodie de la chanson en cours, le chant d’un muezzin, cette mélopée profonde qui envahit les villes musulmanes au crépuscule pour annoncer le coucher du soleil. J’aime les arabes et leur culture, non pas celle de l’intégrisme stupide, car l’intégrisme religieux l’est toujours (les religions aussi finalement !), mais celle des villes blanches, des souks, du respect des hommes pour les femmes dans la rue, des repas communs où tout le monde plonge ses doigts dans un plat central, des familles unies, du thé vert à la menthe, du bleu de la Méditerranée qui se poursuit même dans les déserts et sur les côtes atlantiques.




19h30, la ville est ultra moderne et la nuit est tombée. Dans le centre, comme dans tous les centres ville du monde, des banques, des grands hôtels, des lignes aériennes, et bien sûr des bureaux à louer, dont la fréquence, vous l’aurez sans doute remarqué, est d’autant plus importante qu’il y a un grand nombre de mal logés dans un pays. On sent tout de même l’air de l’océan tout proche, et un peu de brise balaie la chaleur résiduelle du jour. On pourrait ici être en Asie ou en Inde, ou sans doute dans bien d’autres lieux encore de par le monde. Seuls les vendeurs de bananes vertes aux coins des rues, nous permettent de ne pas oublier que nous sommes en Afrique.


Puis nous roulons sur une sorte de corniche basse, au bord de l’océan. Une grande mosquée blanche aux airs sobres et reposants fait face à la mer, qui à cette heure au jusant laisse à découvert une large batture. Quelques petites barques de pêcheurs se noient dans l’obscurité qui est maintenant plus profonde. L’architecture musulmane des villas de bords de mer déploie des ogives dentelées vers le ciel. Déjà du sable blanc, et l’odeur de la mer. Nous croisons un marché aux poissons (enfin ! la Terre Promise !), très odorant et très animé, qui me laisse entrevoir un bon dîner ce soir.

20h30, nous attendons longuement dans l’obscurité le ferry qui doit nous transporter de l’autre côté de la baie de Dar Es Salaam, sur la presqu’île qui lui fait face, où se trouve notre campement. Une foule dense et pressée sort en courant du ferry qui accoste, sans doute pour ne pas rater une correspondance de bus et regagner un lointain domicile après le travail. La musique est fortement présente dans la rue et a de curieux airs de reggae. Nous laissons passer un étrange vendeur de glaces en tricycle, et de longues files de jeeps qui sortent du bateau, et nous embarquons pour une traversée qui ne dure que quelques minutes mais qui évite 60 km de routes difficiles.

Au campement, enfin, seules trois chambres sont disponibles, et nous sommes quatre à en demander. Le couple australien fatigué comme moi, le couple de lesbiennes dont le membre renfrogné fait la gueule aujourd’hui, et le couple de suisses allemands qui regrette sans doute le confort de Zurich, ses vertes pelouses, sa propreté et sa sécurité légendaires ! Ils n’ont pas trente ans et devraient face à la difficulté se désister. Mais l’affreux ré-assureur ne le propose pas bien sûr. Les lesbiennes le proposent, puis moi à mon tour. Finalement elles décideront de me laisser la chambre. Ce petit incident n’est rien, mais accroît sacrément ma nervosité qui n’en avait pas besoin.

Je trépigne en attendant mon sac, que je ne pourrai avoir que lorsque les autres auront fini de monter leurs tentes, et demande en attendant à Vesh ce qu’elle prépare pour le dîner. Je suis affamée et exténuée. Quand j’entends que l’on prévoit des haricots ce soir pour les quatre " végétariens " que nous sommes dans le groupe, je craque ! Il était temps ! Toute la fatigue s’abat sur moi d’un seul coup, et je pars en hurlant que je vais manger du poisson au restaurant. Là j’éclate en sanglots et noie mon filet frit de larmes salées et inextinguibles.

Anna vient me rejoindre, pour " clarifier " la situation, dit elle ! La clarification en ce qui me concerne ne tarde pas, et je vomis tout ce que j’ai sur le cœur. Je n’ai pas l’impression qu’elle comprenne ce que je lui dis. Elle se justifie sur chaque point, et met sur le compte de la fatigue ma colère et ma mauvaise humeur.

Long bain toute seule dans la piscine dont l’eau est tiède et douce, en culotte et en soutien gorge. Je fais monter le niveau de l’eau avec mes larmes, mais me détend.

La nuit dans la hutte sur pilotis recouverte d’un grand matelas, ne sera pas tout à fait suffisante pour me calmer. Au matin, les larmes coulent toujours, et mes jambes ne me portent plus comme au lever d’une longue maladie.











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