18 juin, l’appel de Zanzibar

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Tanzanie - Stonetown,
de nadouchka, le 18-06-2005

18 juin, l’appel de Zanzibar

Tanzanie


18 juin, l’appel de Zanzibar

Mal dormi, mal réveillée, mal à l’âme et maman bobo ! C’est ainsi que je sors de ma hutte, un peu moins à l’aube que d’habitude.

N’ayant pas assisté au traditionnel briefing de la veille au soir, je ne sais pas trop de quoi est faite la journée d’aujourd’hui ni le séjour à Zanzibar, si bien que je me rends compte à la toute dernière minute que je n’ai pas avec moi le même type de bagages que les autres. Les sacs sont bien sûr déjà embarqués, mais ma mauvaise humeur d’hier soir apitoie sans doute Ian, ou lui fait peur, si bien qu’il accepte de rouvrir le container pour que je me débarrasse d’un surplus inutile de vêtements pour le séjour de quatre jours, durant lequel nous n’aurons pas le truck avec nous.

Stonetown, principale ville de Zanzibar, est notre port d’arrivée après deux heures de ferry pendant lesquelles je m’endors près de l’américaine que je commence à prendre vraiment en grippe.

L’arrivée dans cette ville, un déjeuner de crevettes massala sur un restaurant en terrasse qui suffira à me rassasier pour toute la journée (je n’ai plus l’habitude !), et la bonne qualité du lodge où nous sommes attendus, commencent à me rasséréner. Une petite balade dans la ville une douche chaude et l’air " con " de la chambre qui diffuse une vraie fraîcheur, auront raison de ma mauvaise humeur, mais pas de ma fatigue. J’abandonne très vite le groupe pour m’offrir une sieste bénéfique. Le sommeil est ce baume magique aux maux de l’esprit, ce refuge toujours possible, cette libération des tensions du corps qui s’apaise, ce bain de solitude, sans lequel je ne pourrais pas supporter de vivre. Je tiens ce mal de mon papa, le Poum, qui dès qu’il a pris sa retraite s’offrait des nuits de 12 heures de sommeil, auxquelles il n’hésitait pas à adjoindre de longues siestes l’après midi, si bien que Mam avait définitivement renoncé à ouvrir les volets de sa chambre, qui après plusieurs années de fermeture ne s’ouvraient d’ailleurs plus !

J’émerge de mon sommeil profond et frais, de mon doux masque de velours bleu que j’ai retrouvé, de ma nudité détendue, en fin d’après midi. Je découvre alors tout le charme de cette ville, mi arabe, mi portugaise, mi anglaise, mi indienne. On croise ici toutes sortes de gens dans un melting pot insensé. Quelques masaïs encore et leurs couvertures rouges sur le dos, côtoient des indiens très typés en général présents dans les échoppes, des rastas aux dreadlocks sales et aux bonnets de coton tricotés au crochet, des musulmans en longues robes blanches étincelantes de propreté, des femmes en rouge ou jaune, voilées ou non, des femmes en noir, certaines portant même à l’iranienne un haïk sur le visage en complément de leur tchador. Des enfants dans les rues nous crient bonjour, et nous tendent leurs petites mains crasseuses. Des ruelles à la structure complexe, jalonnées de boutiques souvent fermées, car c’est encore aujourd’hui dimanche (que le temps passe vite !), rappellent les médinas de tous les pays arabes. Beaucoup d’odeurs de cuisine diverses circulent dans les rues, odeurs d’ail et d’épices, de cuisine indienne, chinoise, italienne.

Zanzibar est une île relativement petite (environ 60 kilomètres de longueur sur 20 de largeur), à l’origine peuplée d’indigènes bantous, dont l’histoire est incroyable. Elle a connu l’ère des grands navigateurs portugais, qui y ont installé des missions catholiques, puis, avant que ne soit instauré le protectorat anglais qui a pris fin en 1963 seulement, la domination des sultans d’Oman au début du 19ème siècle, ces marchands d’esclaves venus ici en Tanzanie s’approvisionner en marchandises humaines. Zanzibar a été un des plus grands ports du trafic d’ivoire et d’esclaves en ce monde. Elle est la dernière place africaine qui ait connu un grand marché d’esclaves. Les omanais se rendaient dans le nord de la Tanzanie, où les hommes sont plus grands et plus robustes que les indigènes de l’île, pour acheter à des chefs de tribus corrompus leur marchandise, ou tout simplement pour chasser les hommes, comme on chassait ici le lion ou l’éléphant. On estime à 600000 le nombre d’esclaves passés à Zanzibar pour y être vendus entre 1830 et 1873, ce qui ne donne pas le nombre de personnes ayant au total été capturées, car pendant la route à pied, longue de 2000km, qu’ils devaient parcourir enchaînés aux mains et aux pieds, fouettés à mort, et tenus les uns aux autres par un collet de fer, la plupart mouraient en chemin bien avant de parvenir au port.

Lorsqu’ils y parvenaient, seuls les plus forts étaient déjà ainsi pré sélectionnés, mais cette sélection ne suffisait pas aux sultans pour établir le prix de chacun d’eux. Ils enfermaient alors les rescapés de la longue marche dans deux cellules, d’environ 30 m_ chacune, qui contenaient 75 personnes pendant trois jours. Ces cellules de pierre ne sont ouvertes que par une minuscule meurtrière, si bien que la moitié des prisonniers mouraient de suffocation. Les femmes et les enfants, qui ne leur avaient pas été retirés pour assurer la continuation de la chaîne de production, occupaient une cellule, les hommes celle d’en face. Ils étaient toujours attachés les uns aux autres par le cou, ainsi qu’enchaînés aux mains et aux pieds, si bien qu’aucun mouvement ne leur était possible pendant trois jours. Ce régime s’accompagnait d’une privation absolue d’eau et de nourriture, si bien que seule la moitié des pauvres esclaves ainsi réduits à l’état de bête humaine affamée, pouvait survivre, l’autre moitié, celle des vivants, s’allongeant un peu au fur et à mesure que le nombre de morts grandissait, et que se libérait ainsi un peu de place à l’horizontale.

A l’issue des trois jours, les esclaves étaient conduits sur le marché pour la vente, et l’exportation par les omanais vers l’Amérique du Sud, l’Inde ou l’Arabie. Ceux qui se montraient forts, ne pleuraient pas, voyaient leur valeur augmenter, alors que les épuisés et les geignards étaient soldés à moindre prix ! Je me dis qu’on avait intérêt à se montrer plutôt faible pour ne pas valoir grand-chose, et ne pas se voir chargés plus tard à l’arrivée des travaux les plus durs. Les femmes étaient en général vendues pour être cuisinières ou domestiques. Les hommes pouvaient s’attendre aux pires tâches qu’il soit possible d’imaginer.

La visite du site consacré à l’esclavage est grave. Le silence parmi nous, devant le très beau monument sculpté qui est érigé sur la place la plus proche, est un silence pesant que seuls les déclics des appareils photo perturbent. Le monument figure quatre esclaves au fond d’une fosse. Ils sont debout, maintenus par des chaînes authentiques les uns aux autres. L’expression de chacun est différente : fierté malgré l’épuisement, abattement, tristesse, résignation.

Je n’ai effectué cette visite que le lendemain de mon arrivée à Zanzibar mais elle m’a tant marquée que je n’ai pas pu évoquer le nom de cette île sans en parler tout de suite. Ce qui me frappe terriblement dans cette histoire c’est le parallélisme avec l’holocauste d’abord, bien évidemment. Même capture des hommes et des femmes indistincte et sauvage, avec la complicité des dirigeants des tribus et sous le regard des passants tout au long du chemin. Même épuisement pré sélectif durant le trajet qui les conduit à leur geôle. Même volonté de distinguer les plus forts des plus faibles par la sélection naturelle. Même destination finale vers la mort par épuisement pour les plus forts d’entre eux. Mêmes entraves, les barbelés remplaçant volontiers les chaînes, les sultans omanais les barbares nazis. Même anéantissement de la personne humaine par l’épuisement, la faim et la soif, la douleur de perdre les siens en cours de route, le ravalement au rang de bêtes dans la suppression de l’espace vital et la négation de tout besoin physique, etc. Une stèle chrétienne marque l’entrée d’une cathédrale reconstruite après l’abolition de l’esclavage. Elle dit : " que la paix règne désormais sur le monde ". C’est bien, mais bien peu de choses en ce lieu, face à l’émotion qu’il dégage. Dans l’église, un prêtre harangue ses ouailles avec véhémence. Je ne sais pas ce qu’il leur dit. Je sais que si j’étais à sa place, je dirais : "N’’oubliez jamais la barbarie dont les hommes sont capables et au dessus d’eux tous les dieux qu’ils vénèrent ! ", " N’oubliez jamais les souffrances de ceux qui vous ont précédés, faites les connaître aux générations futures, et mesurer à leur aune vos propres soucis ", "N’oubliez jamais que nous sommes tous des rescapés d’un naufrage qui nous a précédés ", et surtout : " Sachez rester toujours vigilants face aux pouvoirs de toutes sortes, qu’ils soient marchands ou idéologiques, physiques ou religieux, armés de dollars, de fer ou seulement d’idées ! ", et enfin : " par pitié ! Ne laissez passer aucun train d’esclaves devant vous en détournant la tête ! " J’en aurais des choses à leur dire à ces misérables qui prient Dieu, en ce beau dimanche à Zanzibar ! Pourquoi ne m’est-il pas donné de prêcher du haut de cette chaire ?

Linda me comprendra, elle qui revient d’Auschwitz, (enfin je veux dire d’une visite à Auschwitz !), et qui m’a dit à quel point cela était salutaire pour relativiser nos propres maux. Je la crois volontiers, moi qui relit avec une certaine honte les passages précédents de ce journal, dans lesquels je me plains de devoir manger du cheddar râpé et non tranché !

Ce qui en deuxième lieu m’a frappée dans cette visite, c’est qu’encore de nos jours, des millions d’hommes et de femmes vivent dans des prisons qui ne sont sûrement guère plus confortables que celle que nous venons de voir. Les chaînes existent toujours, même dans les prisons américaines qui ont l’air conditionné. Les privations de nourriture et d’eau comme sanction ou moyen de pression sont certainement légion dans toutes les prisons du monde. L’anéantissement de l’identité humaine, l’attribution de numéros à la place du nom, la privation totale d’intimité, tout cela existe encore de nos jours. Amnesty International et en France l’ODP, Observatoire des Prisons, nous le rappellent tous les jours, enfin du moins quand on est dans leurs fichiers. Je suis dans tant de fichiers d’associations de toutes sortes que je n’ouvre même plus les enveloppes dès que je vois leur nom inscrit dessus. Quel égoïsme ! Quelle honte ! Je ne vaux pas grand-chose de plus que les polonais qui regardaient en riant les trains de la déportation traverser leurs champs, ne tendant pas même un peu d’eau aux mains assoiffées qui parvenaient à sortir des wagons !

C’est décidé, je cesse de me plaindre, je reste avec ce groupe, et je fais tous les compromis nécessaires pour profiter des avantages qu’il m’offre.

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