Zambie
5 juillet, sur le lac Kariba
Je n’ai pas parlé de ce lac. Il résulte de la construction d’un très grand barrage sur le Zambèze en 1958, à la demande de l’industrie du cuivre, prospère à cette époque dans le pays, pour se procurer de l’énergie électrique. Comme cela fut le cas récemment pour la construction de l’immense barrage des Trois Gorges en Chine, que j’ai eu la chance de voir avant l’achèvement de sa construction lors d’une jolie croisière sur le fleuve jaune Yang Tse, le déplacement des populations résidant sur les berges du fleuve a été nécessaire. Plusieurs milliers de personnes vivant ici d’agriculture, facilitée par la présence du fleuve, se sont vues proposer de vivre désormais de la pêche, ou de se rendre sur les terres arides qui leur étaient offertes ailleurs. Un véritable désastre pour elles, et précise t-on également pour la faune sauvage de la région qui fut totalement inondée. Un programme de sauvetage des animaux sauvages a été mis en place alors. Des histoires de rangers héroïques, sauvant des rhinocéros accrochés à la cime des arbres pour ne pas être noyés, sont racontées dans le book d’infos dont nous disposons à bord. Qui a sauvé du désastre les populations déplacées ? L’histoire ne le dit pas.
Tout ce que l’on peut constater c’est que, d’une part l’industrie du cuivre est désormais presque inexistante, que d’autre part les hameaux de Zambie sont partout dépourvus d’électricité, et que les rives du lac sont désormais désertes. Les nombreuses îles qu’il comporte sont inhabitées également. L’ensemble est donc beau parce que redevenu très sauvage. C’est effectivement une grande impression de quiétude qui se dégage de ce lac Kariba, par le calme de ses eaux bleues, son ciel très clair et pur, ses îlots bas qui émergent à peine et la douceur des collines qui l’entourent.
Anna et le fiancé aux tétons piercés sont revenus à la charge ce matin, me mettant en garde sur la responsabilité qu’ils ressentent à me laisser affronter seule la Namibie, les innombrables dangers qui me guettent, la difficulté à passer les frontières du Zimbabwe et du Botswana avec un véhicule, etc. Je les rassure et décide avec eux une solution de compromis. Je ne les quitterai qu’une fois parvenus en Namibie, c'est-à-dire dans 8 jours, après le vol en hélicoptère qui est prévu sur le delta de l’Okovango, et qui m’intéresse. Je prendrais alors probablement un bus sud africain très confortable jusqu’à la capitale Windhoek, dans laquelle il me sera plus facile de louer un véhicule et d’organiser les différentes étapes de mon parcours dans le pays. Cette décision apaise les deux parties, et donne le temps de temporiser. A partir du moment où la décision est prise et que je suis dotée d’un nouveau projet, il n’y a plus urgence à m’enfuir. Je peux patienter encore 8 jours.
Il a été question, des raisons de mon départ, et je les ai exprimées sur le thème du sentiment d’un " voyage d’aventures " que je ne ressentais plus au bout de 9 semaines, ce type de concept étant parfaitement accessible à mes interlocuteurs, ne les remettant pas en cause non plus, et préservant l’ambiance du groupe. Je peux compter sur leur aide pour me mettre en relation à Windhoek avec des tours operators et des agences de location de véhicules qu’ils connaissent. Car en effet, je devrais bien rejoindre des groupes à un moment ou à un autre, pour un trek dans le désert du Namib par exemple, ou une descente dans le plus grand canyon du monde, le Fish River Canyon.
La croisière sur le " House boat " est très agréable et nous avons visité ce matin la plus grande ferme d’élevage de crocodiles de notre planète, qui se trouve sur l’une des îles du lac. Je n’ai accepté de participer à cette visite que pour prouver ma bonne volonté vis-à-vis des activités du groupe, mais je ne l’ai pas regrettée.
40000 crocodiles sont produits ici chaque année, essentiellement à destination du marché asiatique et surtout de Singapour, pour leur viande, mais surtout pour leurs peaux. Nos Cartier, Gucci et autres Vuitton, font vivre ainsi une cinquantaine de personnes, avec des métiers divers, allant de ceux qui vont piquer les œufs aux crocodiles sauvages du lac lorsque les femelles les pond, jusqu’à ceux qui au final les tuent d’un bref coup de couteau pour les dépecer, en passant par ceux qui sont responsables des incubateurs, maintenus à la température de 32 d° et à une humidité de 90%, de la nursery où ils sont parqués pendant un an après leur éclosion, puis de leur nourriture, jusqu’à ce qu’ils aient atteints une taille convenable et que leur peau soit en parfait état pour la vente.
Etrange processus semi industriel, qui préside aux besoins qu’éprouvent quelques connasses friquées de porter des sacs en crocodile, sans omettre les quelques acheteurs américains potentiels, qui ne sont intéressés eux que par les dos des peaux, plus rigides et moins beaux que les ventres, pour la fabrication d’articles de cow-boys. Le cow-boy et la japonaise en Vuitton, voilà bien les deux clients les plus stupides de la planète !
J’apprends avec étonnement lors de cette visite que l’on parvient ainsi à produire des crocodiles trois fois plus gros et 10 fois plus résistants que ceux que l’on trouve à l’état sauvage, mais surtout que la température d’incubation des œufs détermine le sexe du futur animal. Voilà qui me semble bien étrange. On préfère produire des femelles que des mâles, car elles n’exigent qu’une température d’incubation de 32°, alors que les mâles, ces frileux, exigeraient 38° pour arriver à maturation, et seraient donc moins rentables. Surtout pas d’extension anthropomorphique à ce phénomène ! Cela ne ferait rire que moi !
Je découvre également que les crocodiles sont des animaux beaucoup plus stressés qu’ils n’y paraissent. Malgré la longue immobilité totale dont ils sont capables, et qui les statufient parfois, ce sont des animaux nerveux, qui lorsqu’ils sont perturbés, sont capables de faire la grève de la faim ! Mais finalement cette grève doit préserver l’espèce, puisqu’ils sont anthropophages.
Soirée tranquille et communicante lors du dîner, après que nous ait été servie en apéro, de la viande de crocodile, évidemment! Je me suis dispensée de cette expérience, bien que l’on m’affirme que sous la consistance du poulet on peut effectivement sentir un goût de poisson.
Petit à petit, la pression du voyage et de l’encadrement du groupe ayant disparu, les gens se révèlent. La new-yorkaise baroudeuse est contre G. Bush et d’origine juive et russe. Le suisse allemand est aussi professeur de rock and roll et fait une jolie démonstration avec sa copine. La femme du couple australien est également chanteuse à ses heures, quand elle ne fait pas de la méditation. Etc. Mon mépris décroît quand j’entends les gens parler d’eux. C’est une bonne chose que le truck ne permet pas souvent.
Quant à l’autre américaine, celle du couple dont j’ai déjà parlé, elle me fait de plus en plus penser à cette photo que l’on a souvent vue dans les journaux, de cette jeune GI aux cheveux courts qui tient des prisonniers irakiens en laisse, avec 35 ans de plus ! Quoique que celle là dévoile un jour de son intimité, elle me sera à jamais antipathique.
La croisière prend fin demain. C’était bien !
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