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Zambie - Lusaka
de nadouchka, le 03-07-2005

vers Lusaka

Zambie

3 juillet, vers Lusaka

L’adagio pour cordes de Samuel Barber est un des morceaux de musique le plus triste que je connaisse, et c’est avec lui que le MP3 choisit ce matin de démarrer. Si, plus triste encore bien sûr, la mort d’Isolde de Wagner ! Même mon papa qui, comme tous les papas ne pleurait pas souvent, était en larmes devant son transistor à l’écoute de la retransmission annuelle du festival de Bayreuth. Et pour une petite fille, quoi de plus dramatique que de voir son père pleurer ! Toujours est-il que cet adagio, qu’il ne semblait pas connaître d’ailleurs, sinon il l’aurait adoré, dans les blancheurs argentées de l’aube, quand la lune à peine plus large qu’un ongle n’est pas encore voilée par le soleil, me met le vague à l’âme.

J’ai rencontré hier soir au campement, deux couples de mon âge, sud africains tous les deux, qui m’abordant sur le sujet brûlant de la compétition de leurs vins avec les nôtres, m’ont gentiment fait goûter une partie de leur production. Ces gens étaient adorables, très drôles et très chaleureux. Ils m’ont proposé de continuer la route avec eux en jeep si je voulais. Mais ils se rendent directement en Afrique du sud et ne passent pas par la Namibie que je veux voir absolument. Ils m’ont laissé leur adresse et leur téléphone pour que je les contacte à Cape Town, ce que je ferai sûrement. Ces rencontres spontanées sont rares lorsqu’on voyage en groupe, et j’espère bien qu’elles se produiront plus souvent lorsque je serai seule. Elles ont un caractère magique parce qu’elles sont éphémères, et que paradoxalement cela renforce leur intensité.

Ce matin, au démarrage du truck, Anna debout dans l’allée centrale, pousse une gueulante. Il a du se passer quelque chose, que je n’ai pas saisi. L’atmosphère est tendue. Plus qu’une semaine avec ce groupe et c’est tant mieux. L’arrivée de sang frais devrait faire du bien.

La Callas poussant ses aigus du plus haut qu’elle le peut, semble pendant ce temps se moquer d’Anna ! Elle poursuit, indifférente, son chant d’amour aérien et surhumain, tandis que mes poumons tentent d’excréter la fumée de cigarette de la veille, par des sécrétions qui passent difficilement ma gorge irritée, et mes cordes vocales, dont j’ai déjà dit qu’elles étaient irrémédiablement boudinées, ce qui donne à ma voix le caractère que l’on connaît ! A nouveau ce sentiment de handicap !

Dans un autre registre, mais pas tellement plus léger, voilà la chanson des Parapluies de Jacques Demy, dans laquelle Geneviève apprend le départ de son amoureux pour l’Algérie. Le MP3 a le cafard, ou quoi ce matin ?

Depuis que nous roulons en Zambie, les paysages sont toujours les mêmes, dévastés par le feu volontaire dont les habitants préfèrent les noirceurs aux menaces que représentent les bêtes. C’est un pays tout entier recouvert de brûlis, qu’aucune végétation ne vient ultérieurement dissimuler. La route sera longue jusqu’à Lusaka où nous nous rendons, et où je me résous à aller consulter pour ma peau.

Ouf ! Voilà que le MP3 choisit la 7ème ! 38 minutes 35 de joie en perspective. Effectivement Beethoven se fiche bien des terres noires, et même de ce camion renversé qui sent la chair humaine brûlée, que nous croisons sur la route, et dont il ne reste absolument plus rien de la cabine. Beethoven aime tellement la vie qu’il s’émerveille devant tout, ce qui fait qu’on ne peut résolument pas lui faire confiance !

Comme mon père qui l’aimait tant, il a été puni de surdité par un destin salopard, un hasard pourri, un Dieu dégueulasse, une volonté suprême inique et stupide, enfin comme vous voulez ! Ce qui est le plus terrible, c’est que ne croyant pas en Dieu, je ne peux pas même le haïr. Alors, que faire ? disait Lénine. Voilà bien la question, camarades ! Et l’histoire prouvant que l’on ne peut rien y faire, le cercle se referme sur l’absurdité de la vie. Je ne vais pas bien ce matin.

Nous ne croisons guère sur la route que des poids lourds chargés de balles de coton. Le chargement est d’ailleurs souvent si volumineux, qu’une partie s’en répand sur le bitume. Le kilo de coton est acheté 1200 kwachas zambiens au paysan qui le produit, ce qui représente moins de 30 centimes d’euros. C’est qu’il faudrait en produire des kilos de coton pour offrir à son enfant une barre de Crunch à 2 dollars, ou une boîte ordinaire de thon sans huile à 7000 kwachas !

La vie est chère dans les supermarchés, et exorbitante pour les produits importés. Le zambien moyen ne peut s’approvisionner que sur les marchés locaux et acheter directement aux paysans les marchandises qu’ils produisent. Ainsi, l’un vend-il une barquette d’œufs, l’autre 3 paquets de cacahouètes, le 3ème 2 kilos de tomates ou de pommes de terre. La petitesse de ces échanges est à la mesure de la petitesse des moyens financiers des acheteurs potentiels.

Les supermarchés ne sont donc pas bondés, loin de là, même s’il faut comme chez nous faire la queue à la caisse, les patrons estimant que l’emploi de 20% des effectifs possibles de caissières est largement suffisant. Le panier moyen, comme disent les hommes de marketing, n’est guère élevé. C’est au rayon boulangerie que l’affluence est la plus grande en général, la valeur unitaire de chaque produit y étant relativement faible. Les hommes sont en file indienne d’un côté, les femmes de l’autre, tant la file est dense, et les corps proches les uns des autres.

Le merchandising est réduit ici à sa plus simple expression : linéaires organisés de façon logique, sans intention de piéger le consommateur par un parcours soigneusement étudié pour qu’il achète davantage, et succombe souvent à la tentation. Le choix dans chaque catégorie de produits est extrêmement limité, Nous ne nous en contenterions pas, alors qu’il est sûrement surévalué par rapport aux besoins locaux.

La musique est stupide et tonitruante, comme dans tous les supermarchés du monde. Puis soudain, tout s’éteint et s’arrête. Il n’y a plus d’électricité ! Les clients, plongés brusquement dans le noir, poussent un oh ! de déception. Au retour du courant, les caisses ne repartent cependant pas, et les ordinateurs restent bloqués. L’achat d’une boîte de thon et d’un morceau de gouda au cumin prend environ 40 minutes.

A la sortie, deux vigiles, décidemment incontournables dans le monde de la consommation, gardent la porte et vérifient le contenu de vos sacs plastique en le comparant à vos tickets de caisse. Voilà ce qu’aimeraient bien pratiquer chez nous les directeurs de supermarchés que je ne connais malheureusement que trop bien, pour réduire leur principal ennemi, appelé pudiquement " la démarque inconnue ". Mais ils n’osent pas le faire compte tenu du caractère trop frondeur de notre population. Ils craignent trop " qu’on leur mette le feu ! " comme on dit chez moi, du côté de Marseille.

Il existe donc bien, du point de vue sociologique, un seuil de tolérance à la flicaille et à la répression, d’ailleurs généralement appelée " dispositifs de prévention ", qu’il faut habilement prendre en compte dans la mise en place de forces de sécurité, quelles qu’elles soient. Sarko l’a-t-il compris ? D’après vos courriers j’apprends que sa nouvelle ambition de " nettoyer les banlieues au Karscher ", lui permet d’atteindre chez nous les 60% d’intentions de vote, s’il se présentait aujourd’hui aux présidentielles. Sa Cécilia a bien fait de se barrer avant de se faire prendre dans la première tournante vengeresse venue ! Cet homme va mettre le pays à feu et à sang s’il le dirige, accroître l’intégrisme islamique et la haine anti-sémite.

Voilà qu’un grand pont suspendu rompt la monotonie de la route. Il enjambe la rivière Luangwa qui écoule paisiblement le vert céladon de ses eaux entre des berges sableuses, et qui à cet endroit, est aussi large qu’un fleuve. Un camion passant sur le pont ébranle tout l’édifice.

Mais je ne profite guère de cette halte, car je suis de plus en plus morose. L’idée de me barrer est revenue au moment du déjeuner, où je mange le thon que j’achète moi-même et mon propre fromage pour ne plus avoir à poser quotidiennement la question de mes protéines, et celle toujours critique du cheddar râpé. D’autres, d’ailleurs, m’ont imitée aujourd’hui où je constate qu’ils ont acheté du thon en complément de leur déjeuner. Sans doute, tout en mangeant de la charcuterie, ont-il encore faim dans l’après midi. La cuisinière n’est compétente ni en cuisine ni en diététique, et je pense que personne n’y trouve son compte.

Demandant innocemment si je pouvais ajouter à mon thon quelques carottes râpées, avant qu’on ne les noie dans de la mayonnaise industrielle infâme, j’entends Anna me demander si je me suis lavée les mains ! J’éprouve non seulement le sentiment d’avoir 3 ans, mais aussi la vexation de m’entendre poser une telle question devant tout le groupe. Devant la réponse outrée que j’oppose " Merci, je sais ce que j’ai à faire ! ", elle me reproche alors de m’approcher de la table une cigarette à la main. Ce sera l’ultime goutte d’eau avant le débordement du vase, je crois.

Depuis la gueulante de ce matin, dont j’apprends qu’elle avait pour but de reprocher à certains leurs commérages négatifs sur d’autres membres du groupe, durant la soirée de la veille, l’atmosphère est lourde. Je dois chercher au plus vite un livre actualisé sur la Namibie, et envisager de poursuivre seule, si je veux maintenir un degré de motivation suffisant pour un voyage d’une année. Je ne peux pas me permettre d’entrer dès maintenant dans un état d’esprit négatif. La démotivation est ce que je crains le plus, et c’est le principal ennemi que j’ai à combattre. Elle est en train de me gagner de jour en jour. Je ne ressens plus du tout ce sentiment d’enthousiasme des débuts en Afrique, je n’ai plus du tout l’impression de vivre une aventure. Je me sens tour à tour considérée comme un paquet, un bagage, que l’on sort du camion quand on en éprouve le besoin, que l’on range aussitôt utilisé, et comme un enfant, sans liberté d’action aucune, sans cesse sous un regard de surveillance, sans possibilité de décider de quoi que ce soit. Ainsi, mon identité est-elle en train de se diluer dans le magma du groupe. Je connais ce sentiment, et j’en ai horreur !

Je dois envisager la question de mon itinéraire, des modes de transport possibles et de mes bagages, aussitôt parvenue à Livingstone et Victoria Falls, point le plus touristique de ce deuxième tronçon. L’arrivée de " sang frais ", ne changera plus rien à l’affaire pour moi maintenant.

Plus la journée avance, moins je me sens bien. Le " dégoût " dont parle Alain Souchon s’installe peu à peu, laissant la place par instants à des bouffées de mépris envers tous les membres de ce groupe, que seuls Godard et Moravia seraient capables de comprendre. C’est en observant les passagers prendre une photo d’un plissement rocheux, tout ce qu’il y a de plus ordinaire, que ma décision se conforte. Le mépris est là, et quand il survient, généralement après le stade ultime de ma colère, je sais qu’il n’y a plus rien à faire d’autre que de partir. Le mépris est bien pire que la haine, que beaucoup ont déjà supposée chez moi, dans une situation comparable. La haine pousse à agir, à réagir, à lutter. Le mépris, lui, est atterrant et vous laisse inerte. Il n’y a plus qu’à fuir.

J’en suis alors presque à souhaiter que le médecin me demande ce soir de m’arrêter quelques jours à Lusaka pour soigner ma dermite. Quelques jours d’hôpital zambien ne déplairaient pas à la sociologue, et quelques attentions portées à mon égard par le premier praticien venu, me redonneraient le sentiment d’exister pour moi. Voilà deux bénéfices secondaires de la maladie que je connais bien, et dont j’ai très certainement abusé, de façon inconsciente bien sûr, au cours de ma vie. Mes maladies ont toujours été des moments de bonheur intense, au cours desquelles j’ai eu le sentiment très jouissif d’une unicité, et le bonheur de la présence de Mam pour s’occuper de moi. Je dois lutter contre la tentation d’une telle régression aujourd’hui, et donc élaborer un projet pour demain.

Ceci dit, l’expérience de l’hôpital à l’étranger et surtout dans le tiers monde est une expérience très intéressante, que j’ai eu l’occasion de faire en Algérie, à Timimoun, dans le pire des bleds du grand erg occidental. J’y ai beaucoup appris sur les habitants de la région, qui arrivaient la nuit de nulle part pour de graves crises d’asthme déclanchées par un vent de sable : comment les femmes expriment la souffrance, comment réagissent les hommes à la consultation médicale de leurs épouses qui suppose des déshabillages et des attouchements, comment peut-on gérer la maladie sans moyens, pratiquer le métier de médecin dans de telles conditions de dénuement, etc.

Il est des expériences, aussi douloureuses soient-elles, qu’on ne devrait pas se dispenser de faire dans une vie. L’expérience de la faim par exemple, celle de la prison aussi. Nous n’avons plus en tête que d’éprouver des sensations extrêmes dans la pratique ridicule de certains sports, le saut en parachute, le saut à l’élastique, etc. Si j’étais un patron, ce ne serait pas ainsi que j’aurais envie d’éprouver mes collaborateurs, mais dans des situations réelles de dénuement et de privation. C’est là que l’on peut juger de la qualité des hommes. Si j’étais une véritable professionnelle de la sociologie, et non comme je le fus une sociologue vendue au capital, j’aurais fait en sorte de vivre de telles situations.

Aux environs de Lusaka, après d’interminables kilomètres de monotonie au travers des terres brûlées, un dernier check point nous arrête avant les premiers faubourgs de la ville. Le salut militaire d’Anna et de son fiancé au planton planté là, m’exaspère encore davantage contre elle. Ce petit bout de femme ferait un bon capitaine de régiment finalement. Sous ses airs d’Alice au pays des merveilles, se cache en fait beaucoup de dureté et de rigidité qui me font maintenant soupçonner de l’inintelligence. En tous les cas, elle en fait preuve dans sa gestion des relations humaines, adaptée sans doute aux groupes de post adolescents qu’elle a eu à gérer jusque là dans sa vie professionnelle, mais complètement décalée pour la population que nous représentons dans le groupe, la moyenne d’âge des passagers excédant tout de même les 40 ans : absence d’écoute individuelle, de sensibilité au climat du groupe, incapacité à créer autour d’elle une certaine cohésion propre à en fédérer les membres, délégation au premier venu qui s’instaure d’office comme sous chef, etc. Elle a encore beaucoup à apprendre si elle veut poursuivre son métier avec succès.

Puis la ville s’annonce. Un début d’agriculture intensive fait plaisir à voir, qui précède peut-être la fin des hameaux misérables, des destructions par le feu, et l’approche d’une civilisation. D’assez jolies villas, protégées de longs murs blanchis à la chaux, précèdent le centre ville auquel conduit une belle route à 4 voies. Le premier hypermarché comparable au nôtre est à proximité, et évidemment, le truck s’y arrête, ce type d’institutions représentant apparemment pour lui les seules attractions urbaines possibles ! Quant au campement de ce soir, il est choisi bien sûr à l’extérieur de la ville.

La clinique privée dans laquelle je me rends est tout à fait correcte, mais absolument inaccessible au zambien moyen qui doit se contenter d’hôpitaux publics débordés et sans aucun moyen. La consultation du généraliste y coûte 50$ US, auxquels il faut adjoindre une somme comparable pour obtenir des antihistaminiques et une injection d’hydrocortisone. Comment un instituteur qui gagne en moyenne 120$ par mois peut-il alors se soigner ? Cela représente la presque totalité de ses revenus mensuels !

Le médecin, un gentil rasta à l’œil crevé et à l’air démotivé, ne sait évidemment pas poser de diagnostic devant mon éruption, comme tous les docteurs que j’ai pu consulter partout ! Cela pourrait être une infection, comme un parasite, comme une allergie ou un champignon ! Une analyse de sang que je réclame élimine tout de suite la voie bactériologique et on fait appel à mon traitement magique, la cortisone en injection, que j’ai si souvent connue dans ma vie.


Ce produit miracle, dont les meilleurs experts n’ont encore jamais compris les mécanismes de fonctionnement, est toujours très efficace chez moi, du moins du point de vue organique, son succès préfigurant en général l’arrivée d’un épisode dépressif ! Mais je suis la seule à le savoir, et l’expérience me permet désormais de l’anticiper !

Le rasta en a marre de la Zambie où il est très mal payé. Il aimerait s’échapper de son tiers monde comme tous les docteurs du tiers monde. Mais le système médical est ainsi conçu, qu’il n’a aucune chance de pouvoir se rendre dans un pays très développé, les différents Conseils de l’Ordre de la profession, dans les pays riches, ayant érigé toutes les barrières possibles pour éviter l’émigration. Comment une profession, par essence aussi humaniste que celle de médecin, peut-elle se laisser diriger par de tels réactionnaires ? J’invite tous les médecins de nos pays développés à se battre contre ces sénateurs, qui se prétendent des conseillers mais qui ne sont que des autocrates, qui prétendent régir " l’Ordre ", et qui ne régissent que leur propres intérêts de caste et de classe.

J’attends plusieurs heures que soit disponible le chauffeur de la clinique pour me conduire au campement, n’osant pas trop dans cette ville inconnue, prendre le premier taxi venu pour la vingtaine de kilomètres qui m’obligent à sortir de la ville. Je découvre que personne ne m’a réservée de chambre ni de dîner. Sympa ! Quelle convivialité ces anglo-saxons sous l’apparence toujours courtoise de leurs OK et leurs sourires !





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